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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/159

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est demeuré en grande vénération parmi ces peuplades, et c’est aujourd’hui encore un titre auprès d’elles que d’appartenir à la tribu de Marion.

La catastrophe arrivée au capitaine Furneaux dans le canal de la Reine-Charlotte dut aussi être provoquée par des raisons analogues. Un matin, la yole quitte le bord du navire anglais pour aller cueillir sur la plage quelques plantes comestibles : elle ne reparaît plus. On envoie à sa recherche une chaloupe armée qui, après une minutieuse exploration, découvre, sur les bords d’une crique déserte, les débris de l’embarcation, quelques hardes, des souliers, des corbeilles, les unes pleines de fougère, les autres de chair humaine rôtie. Une main à demi brûlée portait deux lettres T. H. : c’était celle du matelot Thomas Bill, comme le témoignaient ces initiales tatouées d’après un procédé familier aux marins. Plus loin, on reconnut encore les têtes, les cœurs, les poumons d’hommes fraîchement égorgés, dix Anglais avaient péri de la sorte. Furneaux, mal servi par le temps et les circonstances, ne put les venger, et Cook, revenu sur les lieux, aima mieux amnistier le passé que de s’exposer à d’interminables représailles. La tolérance cette fois, fut poussée si loin qu’elle scandalisa un Taïtien alors embarqué sur les vaisseaux anglais. On savait que l’auteur principal du massacre était un chef nommé Kahoura qui, malgré ce fâcheux précédent, n’en montait pas moins tous les jours avec une imperturbable assurance à bord de la Résolution. Chaque fois que le Taïtien apercevait cet homme, il s’élançait vers Cook et lui disait : « Tuez-le ! tuez-le ! c’est le meurtrier des Anglais ! » Puis, voyant que Cook s’obstinait à faire grace : Pourquoi ne le tuez-vous pas ? s’écriait-il ; vous m’assurez qu’on pend en Angleterre celui qui en assassine un autre ; ce barbare en a massacré dix, et de vos compatriotes. Tuez-le donc ! » Le meurtrier écoutait ces propos sans s’émouvoir, et, pour témoigner qu’il ne redoutait pas la mort, il reparut un jour avec sa famille, hommes, femmes, enfans, en tout vingt personnes. Cook sympathisait avec de tels courages : il persista dans son pardon. Cependant il obtint quelques éclaircissemens au sujet de la catastrophe. Une querelle pour des vivres avait amené des voies de fait de la part des Anglais, et les indigènes, accourus en force, les avaient accablés sous le nombre. Telle fut la version donnée par les coupables. Cook s’en contenta, et les relations se maintinrent dès-lors sur le meilleur pied.

Après le prince des navigateurs, tous les explorateurs s’effacent. La moisson est faite ; il faut se contenter des épis oubliés. Vancouvert