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instruit, fidèle, intelligent, qui suivait son maître au Forum, le retrouvait à la maison, se tenait à ses côtés pendant le repas pour le flatter et l’égayer, qui avait pour son maître mille complaisances et mille soins auxquels ne se serait prêté ni un Romain, ni une Romaine, celui-là était l’intime, le généreux, quelquefois le vil et l’infâme confident du citoyen de Rome. Il avait pourtant les yeux sur une récompense qu’il finissait toujours par demander, la liberté. Libre, quand il avait été coiffé du bonnet de l’affranchi, quand son maître lui avait remis l’anneau et la toge, il n’avait pour son patron que plus d’utilité et d’importance. Homme de votre nom, membre de votre gens (nous expliquerons plus tard tout ce système des gentes, et nous dirons un mot de la position civique des affranchis), devenu comme votre parent par votre bienfait ; au Champ-de-Mars, au Forum, grossissant cette foule de cliens qui faisait l’importance politique d’un homme ; souvent ne quittant pas la maison, serviteur encore et non esclave, cette intimité entre deux hommes libres s’ennoblissait.

Ce fut bien autre chose d’être affranchi de l’empereur. Nous expliquions tout à l’heure combien le chemin des Césars était glissant parfois et quels ménagemens ils avaient à prendre vis à vis des idées républicaines, que, par esprit d’opposition, le peuple prenait souvent en amour. Surtout il ne fallait pas être roi, et comme les rois dont Rome pouvait avoir idée étaient les rois d’Orient, il ne fallait pas ressembler à ceux-ci, vivre comme eux dans l’inaccessible sanctuaire d’un palais, se faire servir par les grands de l’empire, honorer les plus nobles en leur permettant d’être les esclaves du prince. Il fallait vivre sur la place, au cirque, dans la voie sacrée, se faire coudoyer par la foule, comme Claude appeler le peuple « mes maîtres. » On pouvait avoir de la magnificence, mais point de faste, des milliers de vrais esclaves, mais pas un homme de cour. Aussi les empereurs habiles, Tibère lui-même, n’eurent dans leur maison, avec les officiers du prétoire, que des affranchis ; à ceux-ci les charges de cour allaient tout droit, ils inspiraient plus de confiance et n’avaient pas de dignité à compromettre. Déjà, comme les gentilshommes vassaux dans l’ordre féodal, ils avaient rempli de pareilles fonctions chez les grands ; comme les seigneurs sous Louis XIV, ils les remplirent chez le souverain. Ils furent ses domestiques, comme on disait au temps de la Fronde, où ce nom était honorable, ses secrétaires (ab epistolis), ses maîtres des comptes (à rationibus), ses maîtres des requêtes (à libellis), ses assesseurs dans les jugemens (à cognitionibus). On les envoya procurateurs, intendans, préfets dans les provinces ; pareils aux courtisans