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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 8.djvu/69

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pamphlétaire se montre de profil sur la toile comme il le fit toujours dans la vie. Il écrit les yeux baissés, laissant se dessiner sur un fond noir ce nez effilé et ces lèvres amincies dont Voltaire sembla hériter plus tard. Le portrait d’Amerbach, posé au-dessous de celui d’Érasme, rappelle le faire de Van Dyck par ses tons puissans et mystérieux. Vis-à-vis se trouve une gracieuse tête de femme, monument de la vengeance d’Holbein. Une grande dame, aussi célèbre par sa beauté que par ses fructueuses galanteries, ayant voulu se faire peindre par lui, demanda à être représentée appuyée sur une table, et jouant innocemment avec des fleurs. L’artiste fit ce qu’elle désirait ; mais, quand vint le moment de solder son œuvre, l’avaricieuse beauté se récria sur le prix, et refusa de prendre le portrait. Holbein, blessé au vif, remporta sa toile sans rien dire. Arrivé chez lui, il remplaça les fleurs par des pièces d’or, écrivit au bas : Laïs corinthiaca, et l’exposa à sa porte avec cette inscription : A VENDRE. La grande dame, honteuse et effrayée, fit porter chez le peintre la somme qu’elle lui avait refusée, en redemandant le portrait ; mais il n’était plus temps, un connaisseur l’avait déjà acheté.

Il ne faut point quitter la bibliothèque de Bâle sans voir ce fameux exemplaire de l’Éloge de la Folie, couvert, à la marge, de notes écrites par Érasme lui-même, et de charmans dessins à la plume par Holbein. Parmi ces derniers, on en remarque un qui est un vrai document historique sur le peintre. Il représente un homme assis, une bouteille au poing, et tenant sur ses genoux une prostituée. Au bas de ce portrait d’ivrogne libertin, Érasme a tracé, de son écriture minutée, spirituelle et nette comme celle d’une femme, le mot : Holbein !

Outre les peintures dont nous venons de parler, la ville de Bâle possède un grand nombre d’ouvrages moins célèbres, qui ne sont point cependant sans mérite. Nous avons surtout été frappé par un petit tableau de Grienwald, qui rappelle les danses macabres par sa composition. Une femme nue et la tête rejetée en arrière reçoit, sur la bouche, un baiser de la mort, qui la tient renversée dans ses bras livides. On ne lit aucune frayeur sur son visage pâmé ni dans ses yeux noyés d’ivresse. L’agonie vient confondue avec l’extase du plaisir, mais elle vient, et l’on sent que le baiser du squelette pompe la vie sur les lèvres de la jeune femme. Le haut du corps est encore inondé d’une moiteur voluptueuse, coloré et palpitant, tandis que les pieds ont perdu le mouvement et appartiennent déjà au cadavre. Il est clair que Grienwald a voulu reproduire ici cette vieille idée du plaisir conduisant à la mort ; mais il se l’est appropriée par l’expression saisissante qu’il a su lui donner. Sur sa toile, la moralité abstraite n’a rien d’énigmatique ; ce n’est même plus un symbole. La pensée