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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 8.djvu/67

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l’orgueil des protecteurs dut entretenir cette tendance un peu triviale. A cette époque, les artistes étaient pour les grands quelque chose de semblable à ces maîtresses de basse extraction qui nous plaisent, mais dont nous rougissons, et auxquelles, en tout cas, nous faisons payer durement notre capricieuse faiblesse. Quelle que fût l’indulgence des seigneurs, il arrivait une heure où la familiarité du génie, les traitant d’égal à égal, devenait trop blessante, et où il fallait recourir aux corrections, pour ramener au respect ces manans illustres. Ainsi placés perpétuellement entre la faveur et le dédain, on conçoit que ceux-ci durent se plaire médiocrement dans les palais et aspirer vivement à l’égalité de la taverne. Quant au foyer domestique, où ils auraient pu trouver un refuge contre les mépris des puissans, rien ne les y attirait. Leurs femmes, prises dans le peuple, d’où ils n’étaient eux-mêmes sortis que par le génie, n’étaient que des servantes sans gages avec lesquelles ils ne pouvaient rien échanger de leur intelligence ni de leur ame. Restait donc, la vie extérieure, mouvante et déréglée, la seule qui pût convenir à des hommes moitié seigneurs moitié bourgeois, auxquels il était à la fois permis d’être, dans le vice, aussi hardis que des nobles et aussi bas que des vilains. C’est l’inconvénient de toutes les nouvelles classes qui se forment au milieu des sociétés, et qui n’y ont point encore leurs places reconnues, de rester en suspension entre les lois et la morale de toutes les conditions. Nées hors de l’ordre établi, jusqu’à ce qu’elles y soient entrées, elles ne reconnaissent pour règle que leur caprice. L’opinion publique, si puissante sur tous les membres de l’association humaine, ne peut atteindre des hommes qui n’en font point partie ; et démoralisés par leur isolement, ils en profitent pour se faire un monde excentrique plein de fantaisies licencieuses ou d’égoïstes folies. Ce fut là l’histoire des artistes pendant les XVe et XVIe siècles. N’ayant point encore pris rang dans la société comme classe spéciale, ils échappèrent à tous les freins, et vécurent au milieu de tous les désordres d’un individualisme ardent, mobile et insatiable.

Holbein se fit surtout remarquer à cet égard, et, comme nous l’avons déjà dit, il ne fut pas moins le chef de son école par ses mœurs que par son génie. La tradition conserve encore à Bâle le souvenir de ses débauches et de l’affreuse indigence dans laquelle il laissa sa famille. Ce fut sans doute au sortir d’une de ces longues orgies, dans lesquelles il s’oubliait avec l’imprimeur Amerbach, que, trouvant sa femme les yeux rouges et ses enfans pâles de faim, il fut frappé de la beauté expressive de leurs visages et voulut les peindre. Ce groupe sublime se trouve aujourd’hui à la bibliothèque de Bâle, et présente un des tableaux les plus navrans qu’ait jamais tracés la main d’un