Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 8.djvu/664

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


son avenir. Les institutions ont, en général, bien moins d’importance par leur valeur théorique que par les sympathies qui s’y rattachent, et pour les esprits sérieux, il s’agit moins d’en juger le mécanisme que de savoir quels intérêts et quels hommes elles sont destinées à mettre en scène. A ce titre seulement, l’acte royal du 10 avril 1834 résolvait d’une manière heureuse le problème social pour l’Espagne, car c’était un drapeau franchement arboré contre les apostoliques et les exaltés, il pouvait dès-lors devenir la base d’une transaction pour l’élite de tous les partis. Sous ce point de vue, la chambre des proceres était une heureuse institution, non qu’une telle chambre fût précisément dans les mœurs de l’Espagne et qu’elle dût exercer une grande influence sur son gouvernement, mais parce qu’il est important de faire concourir à une révolution toutes les classes que celle-ci doit atteindre par ses effets civils et politiques. De nos jours, avec les tendances unitaires qui travaillent la société en Europe, une pairie se conçoit moins comme contre-poids pour les intérêts que comme position pour les personnes : elle n’empêche rien, mais elle assure à tout ce qui se fait un assentiment plus unanime.

Il faut bien reconnaître, du reste, que les dispositions du statut étaient vagues, incomplètes et timides. Elles entraînaient quelques conséquences qu’il eût été plus habile de consacrer que de se laisser arracher par la logique, cette arme si dangereuse dans la main des passions. Il y avait, d’ailleurs, de graves inconvéniens à se placer sur le terrain de l’octroi royal, d’où venait de choir la plus vieille monarchie du monde. Rien n’irrite plus les assemblées délibérantes qu’une pareille prétention : elle les contient beaucoup moins qu’elle ne les excite, et ôte au pouvoir bien plus de force qu’elle ne lui en donne.

M. Martinez de la Rosa se flatta d’échapper à ce danger en présentant le statut royal comme une simple restauration des antiques lois de l’Espagne [1], innocent mensonge destiné à caresser le naïf orgueil d’un peuple dont l’héroïsme surpasse chaque matin celui de Sparte et de Rome, lieu commun de tribune, qui n’empêche pas, nous aimons à le croire, l’éloquent rédacteur du statut d’y voir tout modestement une simple contrefaçon mutilée de la charte de 1814. Qu’on ait jugé utile de dissimuler à la plus fabuleusement vaniteuse de toutes les nations l’origine étrangère de son code politique, je l’admets ; mais, d’une part, M. Martinez de la Rosa n’a pu prendre le change sur ce point, et, de l’autre, les faits ont bientôt démontré que l’origine exclusivement monarchique du statut était loin d’avoir eu pour la royauté les résultats qu’en attendaient ses honorables rédacteurs. Le cercle si rigoureusement tracé autour

  1. Exposé du conseil des ministres à sa majesté la reine-régente, 4 avril 1834.