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partie des officiers désiraient conserver des institutions libérales en modifiant leur action, en substituant des influences plus calmes et plus morales à celles qui avaient bouleversé le pays sans y exciter même un courage d’un jour. Les miliciens de Madrid, les insurgés de Las-Cabezas, peu nombreux, mais fort compromis, prolongèrent seuls quelques mois derrière les remparts de Cadix une résistance sans concours et sans espoir. Du jour où le premier soldat français eut passé la frontière, on put dire avec vérité que la constitution de 1812 avait cessé d’être en cause, et que l’avenir de l’Espagne ne se débattait plus qu’entre le vieil absolutisme et une charte à la française.

On a déjà vu que toutes les tentatives des réfugiés avaient été frappées d’impuissance sous la restauration, époque durant laquelle se développèrent simultanément dans les classes éclairées une tendance chaque jour plus prononcée vers les réformes politiques, et un repoussement qui allait jusqu’à l’effroi au seul souvenir de 1820. C’est à ce sentiment, partagé par l’armée elle-même, qu’il faut attribuer l’inquiétude avec laquelle l’Espagne accueillit la nouvelle des événemens de juillet, sur la portée desquels personne ne se faisait illusion. On sait comment échouèrent dans les provinces du midi aussi bien que dans celles du nord des entreprises essayées sur des points à peu près sans défense. Il était évident, rien qu’à voir l’attitude du pays, qu’il hésitait à recevoir la liberté de mains qui menaçaient de la lui rapporter folle encore et sanglante.

Cette atonie se maintint jusqu’en 1832 : alors une perspective nouvelle s’ouvrit devant l’Espagne ; on la vit se précipiter avec autant d’ardeur dans la voie des réformes ouverte par la régente, qu’elle avait mis de réserve à y entrer lorsque les vétérans de la constitution de 1812 s’offraient à la conduire. C’est qu’une opinion nouvelle se produisait à cette époque pour la première fois, rappelant à divers égards ce juste-milieu qui l’emporte aujourd’hui en France, mais avec des différences qui ne sont pas moins manifestes que les analogies.

La force de l’opinion bourgeoise tient chez nous à la compacte unité des intérêts qu’elle représente ; en Espagne, au contraire, l’opinion moyenne, qui s’élève entre les deux autres, s’est recrutée dans tous les rangs depuis la cour jusqu’au commerce, selon que les hommes de lumière et d’expérience ont compris la vanité des espérances rétrogrades et l’absurdité des utopies révolutionnaires. Sur ce terrain nouveau se trouvèrent successivement amenés Quésada et le vieux Mina, le comte d’Ofalia et M. Isturitz, des grands et des industriels, des professeurs et des évêques. Toutes les classes de la société sont représentées sans exception, et presque dans des proportions égales au sein de ce parti d’éclectisme, qui ne se tient debout que par une idée politique, et non pas encore comme chez nous