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à la coalition de tant d’intérêts, de tant de passions, de tant de hautes influences ?

Marie-Christine avait compris, en mettant le pied dans la Péninsule, qu’il était aussi impossible de ranimer le vieux génie castillan que de restaurer la splendide monarchie d’Espagne et des Indes ; elle jugea que ce pays, contraint de remplacer par l’ordre et la production ses richesses d’Amérique et, sa puissance continentale, inclinait forcément vers le système français ; cette tendance, dans l’Europe moderne, domine à la fois et les antécédens historiques et les vieilles antipathies nationales. Elle s’entoura donc des hommes de l’école française auxquels l’avènement de don Carlos eût préparé une inévitable disgrace. Elle les appela au ministère, en remplit les principales administrations ; et, chose remarquable, ce fût entre les mains d’un magistrat de Joseph que les grands corps de l’état vinrent promettre foi et hommage à la royauté d’Isabelle [1] !

Mais une scission profonde existait entre ces hommes : les uns sympathisaient à la fois avec les méthodes et avec les idées françaises ; les autres entendaient appliquer celles-là ; tout en répudiant celles-ci. On sait qu’à la tête de ces derniers était M. de Zéa-Bermudez, esprit fort éclairé, sans nul doute, mais qui avait eu le malheur d’étudier la France en Russie, et croyait pouvoir employer les puissans véhicules de notre centralisation administrative, sans l’impulsion morale qui les fait fonctionner chez nous.

C’est peut-être ici le cas de faire remarquer combien ce qui s’est accompli de progrès matériels dans le vaste empire des czars, combien ce qui s’opère chaque jour de progrès intellectuels et industriels en Prusse, a pu contribuer à répandre d’idées inexactes en Europe. De très bons esprits sont arrivés à croire que toutes les réformes utiles étaient possibles dans l’ordre civil sans atteindre l’ordre politique ; erreur qu’avant la fin du siècle l’expérience aura probablement démontrée pour la monarchie prussienne elle-même. Tant que le pouvoir y devance la société, celle-ci se borne à réclamer la continuité d’une action admirablement exercée par la royauté vraiment nationale qui en a été le principe : mais un jour viendra où la classe élevée par l’industrie et l’instruction générale voudra sanctionner en droit ce qu’elle possédera en fait ; où elle éprouvera le désir de substituer l’initiative de l’opinion publique à celle d’agens incontrôlables. L’habileté du pouvoir peut sans doute retarder cette révolution et en modifier le caractère ; mais elle n’en est pas moins inévitable.

Les monarchies du Nord ne présentent, d’ailleurs, aucune analogie, même éloignée, avec la situation de l’Espagne à la mort de Ferdinand VII.

  1. Don Francisco-Fernando del Pino, ministre de grace et justice.