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il fondera l’autorité politique des classes lettrées sur d’autres bases que les titres académiques. Il ne sera plus nécessaire d’appartenir à l’une des cinq classes de l’institut pour siéger au Luxembourg.

M. Delavigne, qui travaille lentement, devrait renoncer à la comédie politique. Nous n’avons jamais pensé à lui reprocher la nature de ses facultés. L’improvisation a porté malheur à trop d’intelligences fécondes, pour que nous puissions la recommander aux intelligences qui ne se distinguent pas par la fécondité. Mais chaque œuvre a ses conditions et ses lois. Or, la comédie politique ne s’accommode pas de la patience aussi bien que les drames historiques ou les tragédies classiques. Le poète qui prend le rôle d’Aristophane doit vivre dans l’Agora et savoir ce qui s’y passe. S’il s’enferme dans la retraite pour ordonner des périodes harmonieuses, il court le danger de confondre la guerre du Péloponèse et la guerre de Macédoine, et d’attaquer un ennemi qui n’est plus. S’il ne se mêle pas à la vie publique, s’il n’est pas au courant des évènemens de chaque jour, s’il se recueille pour encadrer dans les lignes inflexibles de la rhétorique les passions qui se heurtent, se détruisent et se renouvellent pendant qu’il versifie, il se condamne à un perpétuel anachronisme. Quand il produit son œuvre, son œuvre n’a plus de sens. Il met la Ligue en comédie, et nous sommes à la Fronde ; la Fronde, et nous sommes à la Régence ; la Régence, et nous sommes aux États-généraux. Il n’est jamais compris de la génération qui l’écoute. Pour soutenir le rôle d’Aristophane, il ne faut pas demander au passant le nom du nouveau Cléon, il faut avoir entendu soi-même le Cléon qui parle, et ne pas attendre qu’il soit dépossédé.

Il semble que toutes ces vérités soient triviales à force d’évidence, et cependant nous croyons utile de les répéter, car nous n’avons pas oublié la Princesse Aurélie. Cette comédie, que les salons de Paris attendaient avec impatience, ne trouva plus personne à qui parler lorsqu’elle se montra sur la scène. Le triumvirat politique attaqué par M. Delavigne avait disparu depuis plusieurs années. Si MM. de Villèle, Corbière et Peyronnet assistaient à la représentation, ils ont pu se féliciter, non pas de la malicieuse lenteur, mais de la lente malice de leur ennemi. Un satirique de la force et du caractère de M. Delavigne est une véritable bonne fortune pour les vices triomphans. Les vainqueurs ont le temps de se préparer à la défaite et de rassembler leurs bagages. Quand M. Delavigne se met à les poursuivre, la charrue a déjà effacé les dernières traces du camp.

Il est probable que l’auteur de la Princesse Aurélie a conçu, je ne dis pas le plan, mais le projet de sa nouvelle comédie en lisant la Popularité d’Auguste Barbier. Encore tout ému de cet iambe vengeur qui frappait sur un ennemi debout, il aura rêvé l’enchâssement de cet iambe dans l’orfèvrerie d’un dialogue dramatique pareil à l’École des Vieillards. Mais