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Les quatre propositions des Bohémiens (la communion sous les deux espèces, la libre prédication de la parole de Dieu, la défense aux prêtres de posséder des biens séculiers et la punition publique des péchés mortels) furent soumises à la discussion devant le concile et donnèrent occasion à de longs discours qui laissèrent chacun dans son opinion, comme il arrive toujours. En outre, des discussions partielles avaient lieu dans l’intervalle de ces plaidoiries préparées pour ou contre chaque proposition, et elles aigrissaient de plus en plus les esprits. Partout où se rencontrait les Bohémiens et les membres du concile, la querelle se renouvelait.

— N’avez-vous pas osé prétendre, disait un jour le légat, que l’institution des ordres mendians était une invention du diable [1].

— Cela est vrai, répondait Procope ; car si les patriarches, Moise, les prophètes, Jésus-Christ, ni les apôtres, n’ont institué les mendians, il est évident que c’est une invention du démon.

— Hérétiques, s’écriait Jean de Raguze, Bohémien lui-même mais resté catholique, vos quatre propositions ne contiennent pas toutes vos damnables croyances. Ne dites-vous pas, avec Jean Wiclef, que vous appelez le docteur évangélique bien qu’il brille en enfer, que la substance du pain et du vin demeure après la consécration ? et ne voyez-vous pas, malheureux ! que c’est là une inspiration du démon ? Nier la présence réelle de Jésus-Christ, c’est ôter l’amande et ne laisser que la coquille [2].

Puis venait la question capitale, la communion sous les deux espèces, véritable nœud gordien que l’épée apostolique avait en vain essayé de trancher.

— S’il est des hérétiques ici, vous êtes ces hérétiques, s’écriait à son tour Rokizane, évêque des thaborites ; car le Seigneur a dit à saint Jean : Si tous ne mangez la chair du fils de l’homme et si vous ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous. Jésus-Christ aussi a dit lui-même en instituant ce sacrement : Buvez-en tous (saint Mathieu, cap. XXVI, 26, 28) ; et saint Paul, dans sa première épître aux Corinthiens, dit : Buvez aussi bien que mangez. La Grèce qui a reçu la tradition de plus près que nous, qui est la mère et la source des vraies doctrines, l’entend ainsi et communie sous les deux espèces. C’est donc hérésie au saint-siège de défendre au peuple le calice sans lequel on ne peut obtenir la vie éternelle, comme l’affirme Jésus-Christ, et vous fermez volontairement le paradis aux fidèles.

A cela AEneas Sylvius répondait :

— Saint Paul a dit que la lettre tue et que l’esprit vivifie. Vous vous

  1. Toute cette discussion est textuellement traduite des auteurs du temps.
  2. Nucleum eripiunt relicto putamine, dit Luther au colloque de Marpourg, à propos de cette croyance des partisans de Wiclef.