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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 8.djvu/617

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et sa logique inexorable, en fraîches mélodies le candide amour de la pauvre Marguerite, et poser enfin le pied dans cette empreinte de roi que Goëthe a faite sur la terre ? Cependant, au milieu de cette partition manquée, où quelques beautés se laissaient voir par intervalle, il y avait un petit duo composé, d’un bout à l’autre, avec une sensibilité exquise, une délicatesse merveilleuse, qui ravirent la salle dès le premier jour ; fleur suave cueillie au jardin de Goëthe, qui semblait ne devoir point périr avec le reste de l’ouvrage, et qui reverdira sans doute un jour, si Mlle Bertin consent à la transporter dans un terrain plus ferme et plus solide. Il est vrai que le sujet de ce duo était charmant et bien fait pour inspirer une jeune femme. Faust aborde Marguerite dans la rue en lui disant les douces paroles que le poète a mises dans son cœur. Il y avait dans cette mélodie une expression de mélancolie et d’amour qui lui donnait un charme singulier. On sentait l’hésitation et le trouble de cette jeune fille qui rougit et, dans l’innocence de son ame, se prend au piège du démon. On entendait les palpitations ardentes du cœur de Faust, qui bat d’amour pour la première fois. J’ai vu depuis l’image que Cornélius a faite avec cette scène si simple et si belle, et tout en admirant l’air timide et réservé de Marguerite, la manière empruntée et peut-être un peu gauche dont Faust l’aborde en cette rencontre, je n’ai pu m’empêcher de penser à la délicieuse musique de Mlle Bertin. Il est glorieux pour une femme d’avoir chanté une fois dans sa vie comme Goëthe a parlé, comme Pierre de Cornélius a peint. Ce duo, certaines phrases de Faust, et quelques rares motifs qui étincellent comme des paillettes d’or sur la robe d’Esmeralda, m’ont affermi dans cette opinion, que le talent de Mlle Louise Bertin, malgré son apparente virilité, est plutôt suave que fort, plutôt mélancolique et tendre que véhément et passionné. Je ne crois pas à cette teinte sombre qu’elle exagère délibérément et comme à plaisir ; là n’est point sa véritable inspiration. Etrange ambition, qui préoccupe les cerveaux les mieux faits. On n’a de cesse qu’on n’ait dépouillé son sexe ou renié sa nature. Un beau jour, celles qui doivent tout à leur souffrance aimable, à leur résignation, à leur foi sincère et catholique, se prennent de bel amour pour la force et la protestation, et, dépouillant cette mélancolie sereine et douce qui va si bien à la pâleur de leur visage, revêtent on