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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 8.djvu/609

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dit-on ; cela se voit de par le monde. Faut-il que le législateur écoute la foule ou l’exception ? Puisque le mariage est notre exemple, considérons un peu cette affaire.

Le mariage, contre lequel déclament beaucoup de gens plus ou moins mariés, est une des choses d’ici-bas qui ont le plus évidemment un bon et un mauvais côté. Sous quel côté faut-il donc le voir ? Il a cela de bon qu’avec lui il faut rentrer chez soi et payer son terme ; il a ceci de mauvais qu’on ne peut pas découcher et envoyer promener ses créanciers ; il a cela de bon qu’il force aux apparences et à l’air d’honnêteté, quand ce ne serait que crainte des voisins ; il a ceci de mauvais qu’il mène à l’hypocrisie, mais cela de bon qu’il empêche l’impudeur du vice, mais ceci de mauvais qu’on le traite comme une fiction, et qu’il sert de manteau à bien des actes de célibataires ; pour ce qui regarde la famille, il en est le lien, et en cela louable ; pour ce qui regarde les amours, il en est le fléau, et en ceci blâmable ; c’est la sauvegarde des fortunes, c’est la ruine des passions ; avec lui on est sage, sans lui comme on serait fou ! Il assure protection à la femme, mais quelquefois donne du ridicule au mari ; cependant, quand on revient triste, où seraient, sans le mariage, le toit, l’abri, le feu qui flambe, la main amie qui vous serre la main ? Mais quand il fait beau et qu’on sort joyeux, où sont, avec le mariage, les rendez-vous, le punch, la liberté ? C’est une terrible alternative ; qu’en décidez-vous, mon cher monsieur ? Les humanitaires ne veulent point du mariage, sous le prétexte qu’on s’en gausse, et que l’adultère le souille ; mais sont-ils sûrs, en disant cela, d’avoir mis leurs meilleures lunettes ? Puisque rien n’est qu’ombre et lumière, sont-ils sûrs de ce qu’ils ont vu ? J’admets qu’ils connaissent les salons, et qu’ils aillent au bal tout l’hiver ; ils ont peut-être observé dans les beaux quartiers de Paris quelques infractions à l’hyménée, le fait n’est point inadmissible ; ont-ils parcouru nos provinces ? sont-ils entrés dans nos fermes ; au village ? ont-ils bu la piquette des vachers de la Beauce ? se sont-ils assis au coin de l’âtre immense des vignerons du Roussillon ? ont-ils consulté, avant de trancher si vite, la paysanne qui allaite et son nourrisson rebondi ? se sont-ils demandé quel effet produiraient leurs doctrines à la mode sur ces robustes charretières, sur ces laborieuses et saines nourrices ? Ce n’est pas tout que la Chaussée-d’Antin ; savent-ils