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et aux habitudes de son gouvernement, par l’article suivant qui s’y trouvait il y a peu de temps : « L’huissier soussigné a l’honneur de prier messieurs les membres du grand conseil de lui faire connaître l’estaminet où ils se tiennent d’habitude, afin qu’il puisse les trouver et les réunir, chose qui n’a pu encore avoir lieu. »

Notre première pensée, en arrivant à Bâle, fut de courir vers le Rhin. Chaque grande époque historique semble avoir eu un fleuve inséparablement lié à ses souvenirs. L’âge biblique a eu l’Euphrate, l’âge héroïque le Simoïs, Rome le Tibre ; mais le Rhin se rattache à l’histoire moderne tout entière. Le Rhin, ce n’est pas seulement un nom comme le Tage, le Volga, le Meschacébé ; le Rhin ! c’est le fleuve [1], c’est celui que les maîtres du monde ne nommaient jamais sans y joindre le titre de superbe ; c’est le Rubicon que les peuples ne passent qu’après avoir tiré l’épée et jeté le fourreau. L’Europe entière est venue boire à cette onde belliqueuse, et, depuis Charlemagne jusqu’à Napoléon, tous les grands hommes de guerre y ont mis leurs coursiers à la nage. Du reste, il faut le dire, le Rhin est digne de son nom et de ses souvenirs. Ce n’est point du tout un vieillard à barbe limoneuse, couché au milieu des roseaux, et le coude appuyé sur un vase étrusque, tel que nous l’ont représenté les poètes et les sculpteurs du grand siècle ; c’est un vrai fleuve, large, majestueux, rapide, et de ce beau vert d’océan pour lequel les anciens avaient inventé un mot. Quant à sa voix, elle est puissante sans doute, mais quelle voix de la nature peut émouvoir quand on connaît celle de la mer ? Qu’est-ce que ce murmure monotone lorsqu’on a écouté les mille accens des flots sur la grève, tous ces tonnerres, tous ces éclats, tous ces sanglots du flux et du reflux au pied des promontoires ? Puis, la voix des fleuves est une langue qu’il faut apprendre, et l’étranger ne la sait pas. Celui-là seul qui l’a entendue dès son enfance, et qui, pendant ses heures rêveuses, est venu se coucher dans les grandes herbes de la rive, interrogeant tous les murmures et toutes les brises, celui-là seul peut la connaître, et raconter le mystérieux entretien des génies de l’air et des génies de l’eau.

On donne le nom de Petit-Bâle à la partie de la ville bâtie au-delà du pont, sur le rivage allemand. Des rivalités survenues autrefois entre les habitans du Petit-Bâle et ceux du Grand-Bâle occasionnèrent une guerre de quolibets qui fut sur le point de dégénérer en guerre civile. On voit encore, comme souvenir de cette querelle, sur la tour qui forme l’entrée du pont, une tête grotesque adaptée à l’horloge, et qui tire la langue à la rive opposée. Pour se venger d’une pareille insulte, les habitans du Petit-

  1. Ren en celtique signifie le fluide.