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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 8.djvu/570

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volonté sur les sens à celui de l’imagination. Si je n’eusse écouté que l’imagination, je me serais élancée au fond du gouffre qui semblait m’attirer par un aimant irrésistible ; mais la volonté dominait la terreur, et me maintenait ferme sur mon étroit piédestal.

Ne pourrait-on proposer cet exemple à ceux qui disent que les tentations sont invincibles, que toute contrainte imposée à l’homme est hostile au vœu de la nature, et criminelle envers Dieu ? 0 Pulchérie ! je pensai à toi en cet instant. Les vains plaisirs qui t’ont perdue ressemblent à l’émotion tumultueuse que j’éprouvais sur le bord du précipice, et qui me poussait à terminer mon angoisse en m’abandonnant au sentiment de ma faiblesse. La vertu qui t’eût préservée n’est-elle pas cet instinct conservateur, cette forte raison qui, chez l’homme, sait lutter victorieusement contre la mollesse et la peur ? Oh ! vous outragez la bonté de Dieu, et vous méprisez profondément ses dons, vous qui prenez pour la plus noble partie de votre être la faiblesse qu’il vous a infligée comme correctif de la force, dont vous eussiez été trop fiers.

En observant d’un œil attentif tous les objets environnans, j’aperçus la continuation de l’escalier sur le roc détaché au-dessous de la plateforme. J’atteignis sans peine cette nouvelle rampe. Ce qui, au premier coup d’œil, était impossible, devint facile par la réflexion. Je me trouvai bientôt hors de danger sur les terrasses naturelles de la montagne. Je connaissais ces sites inabordables. Depuis cinq ans, je m’y promène chaque jour par la pensée, sans songer à y porter mes pas. Mais je n’avais jamais vu que les parois extérieures de l’énorme croûte qui forme le couronnement du mont, et dont les dents aiguës déchirent les nuées. Quelle fut ma surprise, lorsqu’en les côtoyant je vis la possibilité de pénétrer dans leurs flancs par des fissures, dont le lointain aspect offrait à peine l’espace nécessaire pour le passage d’un oiseau ! Je n’hésitai point à m’y glisser, et, à travers les éboulemens du basalte, le réseau des plantes pariétaires et les aspérités d’un trajet incertain, je suis parvenue à des régions que nul regard humain n’a contemplées, que nul pied n’a parcourues depuis la sainte qui venait sans doute y chercher le recueillement de la prière.

On croit dans le pays que chaque nuit l’esprit de Dieu la ravissait sur ces sommets sublimes, qu’un ange invisible la portait sur ses escarpemens, et aucun habitant n’a osé approfondir le miracle