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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 8.djvu/551

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comment des ouvrages du grand artiste florentin se seraient égarés jusqu’à Breda, et la force un peu lourde de ces statues me rend suspecte leur authenticité. En traversant la ville, je ne puis m’empêcher de me dire : Là peut-être, au coin de cette rue, était affichée, vers 1617, l’annonce d’un problème de mathématiques qu’un petit officier français, au service de Hollande et en garnison dans la place, se fit lire par son voisin, et qu’il résolut sur-le-champ. Ce petit officier était le futur auteur de l’application de l’algèbre à la géométrie. La pensée de Descartes me saisit à mon entrée en Hollande et ne me quitte plus. — Passage du Moerdijk à Willemsdorp en bateau à vapeur, par un temps affreux. Arrivée la nuit à Dordrecht, la ville du fameux synode ! Quelques lieues plus loin, vers onze heures du soir, nous prenons encore un bateau, qui nous conduit à Rotterdam. Nous avons quelque peine à trouver ce bateau, à cette heure, par ce mauvais temps, et la traversée est un peu plus longue et plus pénible qu’elle ne l’est ordinairement. Nos deux mariniers parlent entre eux la langue du pays, que nous ne comprenons pas. Je me rappelle en souriant cette aventure de Descartes, qui, traversant aussi en bateau je ne sais quelle rivière de la Frise ; mais entendant le hollandais, comprit à la conversation des mariniers qu’ils voulaient lui faire un mauvais parti et le jeter à l’eau. Descartes tire son épée, va droit aux mariniers, et les menace de les percer, s’ils font mine de l’attaquer. Une aventure à peu près semblable arriva à Leibnitz, en Italie, sur l’Adriatique. Ayant été assailli par une tempête, il entendit les matelots italiens qui le conduisaient lui attribuer cette tempête, à lui hérétique, et délibérer entre eux s’ils le jetteraient à la mer. Leibnitz, sans faire semblant de les avoir entendus, tira de sa poche un chapelet dont il s’était pourvu, et, en les rassurant ainsi sur son orthodoxie, sauva des passions et de la folie des hommes l’auteur de la Théodicée. Dans cette différente conduite de ces deux grands hommes est tout entière la différence de leur caractère, et celle de leur philosophie et de leur mission. A l’un, cet instinct intrépide, cette furia francese, capable de commencer les révolutions ; à l’autre, la sagesse qui les termine, qui s’élève au-dessus de toutes les opinions, en sachant les comprendre et en leur faisant une juste part. Et moi, que ferais-je à cette heure, si ces deux paisibles mariniers, qui marmottent entre eux, voulaient me