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l’empire des impressions populaires, lesquelles forment peut- être le fonds le plus sérieux de l’opposition en France, et qu’on n’a jamais pu ni égarer par la diplomatie, ni réconcilier par la paix. On ne s’échauffe pour un gouvernement que quand on y veut avoir une place, ou quand on a des intérêts, soit de propriété, soit de commerce, attachés à son maintien, ou quand on craint encore plus ses ennemis qu’on ne l’aime, ou, ce qui est le cas le plus rare, quand il satisfait à la fois les intérêts moraux et les intérêts matériels d’une grande nation. Hors de ces cas, on est bientôt las et à bout de raisons, surtout si on n’a pas encore passé l’âge où l’argent tout seul n’inspire pas l’écrivain. C’est cette lassitude et cet épuisement, mal déguisés par de la rhétorique, qui m’avertirent, vers la fin de 1831, que je ne faisais ni l’affaire des hommes de mon âge, ni la mienne, que je n’étais pas l’un des défenseurs, mais l’un des rhétoriciens du gouvernement de juillet, et, tout en comprenant qu’un gouvernement n’est pas nécessairement mauvais et illégitime parce qu’il ne contente pas tout le monde, je pensai à quitter le Journal des Débats, où je ne rendais plus de services réels, sincères et efficaces pour la position qu’on m’y avait faite, et où je laissais, d’ailleurs, toutes mes amitiés intactes.

Ce fut alors qu’Armand Carrel, averti par un ami de mes dispositions, me fit l’honneur de venir me voir. C’est un souvenir considérable et cher dans ma vie que mon premier entretien avec cet homme si supérieur, si plein de séduction, si irrésistible. Il alla au-devant de tous mes doutes et de toutes mes réserves au sujet de la possibilité d’appliquer immédiatement ou prochainement ses idées ; et il me fit le récit de ce qui se passait au fond de moi, avec cette sagacité profonde, mais pleine de respect pour le for intérieur, qui sait y découvrir tous les bons instincts, et n’y veut pas apercevoir les faiblesses. Il dépassa l’idée que je m’étais faite de l’auteur de l’incomparable polémique du National, contre laquelle, ainsi que je le lui avouai, j’avais quelquefois aiguisé, avec une conviction si molle, de pénibles subtilités monarchiques. Je crus voir en lui un homme supérieur même à ce qu’il faisait, capable des plus grandes choses, et pouvant se relever des plus grandes fautes, si sa précipitation ou celle de ses amis lui en faisait commettre ; un esprit de ressources infinies, propre à toute fortune, inépuisable ; et, â ne le regarder que comme homme, généreux, sans haine personnelle, ayant une ame aussi grande que son esprit : c’est à cet homme-là qu’en une première visite je fus irrévocablement acquis. Toutefois, après avoir été, pendant quelques mois, un auxiliaire politique très tiède et très inégal, et seulement sur le terrain des affaires réelles, et, pour le reste, en observation, je devrais dire en admiration continuelle, je me renfermai bientôt dans la littérature, vers laquelle, mes doutes et mes réserves croissant, j’avais