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résonne mais elle n’ébranle pas. Ailleurs, la littérature porte une admirable empreinte d’inspiration hardie et de spontanéité. Ici, c’est le fruit de la patience et du travail. En mettant de côté les chants des Scaldes, les deux Edda, les Sagas, trois beaux chapitres poétiques qui méritent bien d’être traités à part, leurs plus beaux livres sont des livres d’érudition : livres de droit, annales, traités de mathématiques, et commentaires de théologie. La Nialssaga indique toute la subtilité d’esprit, toutes les habitudes juridiques des Islandais, et leurs expéditions maritimes le long des côtes d’Angleterre et de Norwège nous prouvent qu’ils devaient avoir de très bonne heure des connaissances réelles en astronomie. Mais chaque œuvre écrite s’est faite chez eux laborieusement dans un grand repos, et avec une longue suite de veillées d’hiver. Quelques-unes de ces œuvres ont été livrées au public, mais il en est qui resteront long-temps encore enfouies dans l’obscur boer qui les a vues naître.

A travers ces travaux de patience, de temps à autre la poésie a fait entendre sa voix harmonieuse, et réveillé par un de ses chants le prêtre courbé sur ses livres d’étude, et le pêcheur assis dans son bateau. Il n’est, comme on le sait, si pauvre pays où les muses ne puissent faire mûrir leur riche moisson. Elles ont bien jeté de charmantes fleurs sur les glaces du Groenland [1], et quand on traverse l’Islande, on est heureux de les voir apparaître au milieu de ces montagnes désertes, où l’isolement est si profond, le long de ces dunes rocailleuses où le bruit de la mer est si triste.

L’Islande se peuple au IXe siècle. Au Xe elle a des écoles. Haller en fonde une à Haukadalr, dans une petite vallée près du Geyser. Soemund de qui nous vient l’Edda, en fonde une autre dans sa solitude de poète, Isléifr établit celle de Skalholt, et Ogmundr, celle de Hoolum. La première date de 999, la seconde de 1080 ; les deux autres de 1057 et 1107. On apprenait dans ces écoles, la lecture, l’écriture, le chant d’église, un peu de latin et de théologie. Mais il y avait alors en Islande des hommes riches, et quand leurs fils avaient recueilli, dans le pays même, les premières notions de la science, ils s’en allaient en Allemagne, en France, en Italie, continuer leurs études. Au bout de quelques années, on les voyait revenir comme des moissonneurs, avec la gerbe littéraire qu’ils avaient glanée le long de leur route. Ils savaient, comme des clercs de Bologne ou de Paris, leur quadrivium, et ils s’étaient fortifiés par leur contact avec les hommes les plus célèbres de chaque pays. Toutes ces excursions à travers les villes étrangères, leur ouvraient un nouvel espace dans le domaine de la pensée, et cependant ils restaient fidèles à leur pauvre contrée, et n’appliquaient qu’à des œuvres nationales l’intelligence qu’ils avaient acquise.

  1. Herder, dans ses Volkslieder, a traduit plusieurs chants groenlandais, et M. Kier en a publié un recueil dans la langue originale : Illerkorsutit. Aarhaus, 1833.