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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 8.djvu/487

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dans son lit, et à la place où elle était couchée, trouva une baguette couverte de caractères runiques. Il prit cette baguette, la jeta au feu, et en replaça une autre, avec d’autres lettres, sous l’oreiller de la malade. A peine s’était-elle mise dans son lit, qu’il lui sembla qu’elle sortait d’un long sommeil. Elle se sentait encore très faible, mais elle était guérie.

Quelquefois la rune n’était autre chose qu’une lettre hyéroglyphique. On la gravait avec la pointe d’un couteau sur le bras, ou sur la poitrine. Un N signifiait naud (nécessité) ; un J, js ( glace ) ; un F, Freya (déesse de l’amour) ; un Th, Thor (dieu de la force). C’étaient là les runes puissantes, les runes mystiques, enseignées par les dieux, adoptées par la foule et perpétuées par la tradition.

Mais il y avait à côté de ces hyéroglyphes revêtus d’un tel prestige, un alphabet runique fort simple, servant aux inscriptions de batailles, aux épitaphes, et les paysans de la Norwége, de la Finlande, les employaient à se faire des calendriers. De là est venu tout le merveilleux des croyances populaires. Cet alphabet se composait de quinze à seize caractères [1]. Il n’y avait qu’un seul caractère pour les consonnes dont l’accentuation se ressemble, pour le g et le k, pour le d et le t, pour le b et le p, pour le u, le v, le y [2]. Évidemment c’étaient là des caractères d’écriture venus de l’Asie, et descendant peut-être en droite ligne des Phéniciens. Mais le peuple, qui ne les comprenait pas, leur attribua une influence mystérieuse. Il lui fallait un moyen quelconque de tromper son ignorance, d’amuser sa crédulité. Il prit ces hyéroglyphes et se tatoua comme les sauvages de l’Inde, et se fit des amulettes comme les fakirs. Les prêtres, qui avaient sans doute intérêt à le laisser dans son erreur, ne cherchèrent point à l’éclairer. Ils se servirent de l’alphabet runique selon leurs lois secrètes, et abandonnèrent la foule à ses superstitions.

Quand le christianisme pénétra dans le nord, les missionnaires poursuivirent de tout leur zèle l’usage des runes qu’ils regardaient comme un teste de paganisme. Mais ils ne purent ni l’anéantir d’un seul coup, ni faire disparaître les anciens monumens. Les runes se propagèrent parmi certaines populations, jusqu’au XIVe siècle [3]. C’est là encore une des richesses scientifiques du nord. En prenant les runes sous le point de vue fabuleux, elles présentent un côté pittoresque des superstitions scandinaves ; en les prenant sous le point de vue réel, elles nous aident à remonter à l’origine de l’écriture. Un jeune Islandais que la mort a malheureusement enlevé trop tôt à de belles et savantes études, M. Bryniolsen, auteur d’une dissertation latine qui parut, il y a quelques

  1. L’alphabet irlandais, qui se rapproche de l’alphabet islandais et anglo-saxon, n’a encore que dix-sept caractères. L’alphabet sténographique n’en a que seize.
  2. Les Danois prononcent encore, ly comme lu.
  3. Det danske, norske og svenske sprogs historie of Petersen, tom. I.