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avec cette différence que la langue romane, autant que nous pouvons en juger d’après le serment de Strasbourg, n’était encore qu’un idiome grossier et informe, tandis que la langue islandaise, à l’époque où elle traversa les mers avec la colonie norvégienne, est énergique, souple, et richement développée. En l’étudiant aujourd’hui, avec les idées de philologie progressive que le temps nous a enseignées, on est étonné de ses combinaisons grammaticales, de son allure franche et hardie, de son habileté à rendre les nuances les plus délicates de la pensée, et de son accentuation à la fois douce et sonore. Elle n’a ni les syllabes dures des langues germaniques, ni le sifflement perpétuel de l’anglais. Sa construction est simple, assez semblable à la nôtre, et cependant plus libre. Elle a, comme l’allemand, une admirable aptitude à créer de nouveaux mots ; elle a, comme le grec, les trois genres, comme le danois l’article déterminé qui se place à la fin des substantifs, comme le latin la déclinaison des noms propres. Et, cependant, elle est restée telle qu’elle était. Seulement on vous dira que, sur les côtes de l’île, dans les ports fréquentés par les bâtimens étrangers, le peuple a modifié légèrement sa prononciation et mêlé quelques expressions danoises à l’élément islandais ; mais, dans l’intérieur du pays, elle s’est conservée pure et intacte, on la parle comme on la parlait au temps d’Ingolfr, le premier colon, et, dans toute l’étendue de l’île, il n’est pas un paysan illettré, pas un pâtre ignorant, qui ne comprenne parfaitement les livres islandais les plus anciens. L’étude de cette langue est d’une haute importance, non-seulement pour les œuvres qu’elle renferme, mais par le large espace qu’elle nous ouvre au nord. Elle jette un rayon lumineux sur toute la philologie scandinave, elle touche au méso-gothique, elle nous rapproche de l’Asie. J’ai constaté par des recherches faciles à faire son identité étroite avec le danois et le suédois, sa parenté avec l’allemand, le hollandais, l’anglo-saxon et l’anglais. D’autres ont établi, par des recherches vraiment savantes, ses rapports avec le grec et les langues slaves [1].

Les plus anciens monumens littéraires de l’Islande sont les runes. Peu de questions ont occupé autant que celle-ci la science des antiquaires, et jusqu’à présent elle est restée indécise. Ni Worm, ni Grimm, ni Magnussen, ni Rask, n’ont pu lui donner une solution complète. On ignore l’époque positive à laquelle les runes furent introduites en Europe et celle à laquelle elles cessèrent d’être en usage. On n’a pas encore déterminé leur valeur précise dans les temps anciens, ni leur filiation, ni le rapport exact du caractère runique au caractère écrit que nous employons de nos jours. Plusieurs philologues ne sont pas même d’accord sur l’interprétation

  1. Je citerai, entre autres, le livre de Rask : Undersoegelse om det garnle islandske sprog, l’un des meilleurs ouvrages philologiques qui aient paru dans les temps modernes.