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Mais adieu, mon vieux ami, c’est assez divaguer pour une quinzaine. Je vous quitte et pars pour Genève, d’où je veux écrire à Meyerbeer. Amitiés tendres, terribles poignées de mains à nos amis de Paris, à David Richard, à Calamatta, à Charles d’Aragon, à Mercier, à notre Benjamin, etc., etc.


VIII.
A Giacomo Meyerbeer.

Genève, septembre 1836.

CARISSIMO MAESTRO,

Vous m’avez permis de vous écrire de Genève, et j’ose user de la permission, sachant bien qu’on ne vous accusera jamais de camaraderie avec un gamin de mon espèce. C’est pourquoi, contre tous les usages reçus, je vous dirai toute mon admiration sans crainte de blesser votre modestie. Je ne suis pas un dispensateur de renommée ; je suis en fait d’art un écolier sans conséquence, et les maîtres peuvent agréer mon enthousiasme en souriant.

Je vous raconterai donc une journée de mon voyage, journée commencée dans une église où je ne pensai qu’à vous, et finie dans un théâtre où je ne parlai que de vous. Pour ne pas vous ennuyer de ma personne, je vous ferai le résumé de ma rêverie et celui de mon entretien.

J’entrai dans le temple protestant et j’écoutai les cantiques, nobles chants, purs et braves hymnes, demi-guerriers, demi-religieux ; vestiges sacrés des temps héroïques d’une foi déjà aussi vieille et aussi mourante que la nôtre !

Si je jugeais de la religion protestante par le sermon que j’entendis, et du caractère protestant par les figures effacées qui remplissaient à peine un coin du temple, j’aurais une belle occasion d’accabler de mon mépris superbe et l’idée religieuse, et la forme, et les adeptes du culte. Mais c’est la mode aujourd’hui de le faire, et je m’en garderai, car tout ce qui est de mode, et de mode littéraire surtout, m’inspire une grande méfiance. Notre pauvre génération a la vue si courte, que par la pensée elle vit comme par la chair, tout entière dans le temps présent ; elle juge de l’homme de tous les temps par l’homme malade d’aujourd’hui ; elle tranche