Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 8.djvu/43

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Un peu après, on vit l’empereur descendre par la route de Bruxelles ; il atteignit jusqu’au pied du ravin de la Haie-Sainte. Il venait de reconnaître les colonnes de Blucher, qui s’élançaient de la lisière du bois sur sa droite et sur son centre. On montre encore les buttes de sable rouge où il arriva, à une demi-portée de fusil de la position anglaise. C’était une action désespérée, comme celle qu’il tenta sur l’Alpone dans la journée d’Arcole. Mais cette fois sa jeunesse ne le protégeait plus. Dans sa retraite, il repassa à travers champs à la droite du même mamelon de Rossomme, d’où il avait eu le matin le spectacle des deux armées. Ses guides, à ce dernier moment, n’entendirent de lui que ces deux mots : « Évitez les marais. »

Pendant long-temps les oiseaux et les animaux ont disparu de l’horizon de Waterloo. Aujourd’hui le paysage flamand a retrouvé toutes ses harmonies champêtres. Les fauvettes sifflent sous les pommiers nains de la Haie-Sainte, et j’ai entendu les pies jaser sous les frênes d’Hougoumont. Le hameau de Planchenoit, qui n’était composé que de chétives cabanes en chaume, a profité de la dépouille des morts. Il brille aujourd’hui sous de jolis toits d’ardoise au milieu de ses grasses prairies. Je l’ai vu au temps de la fauchaison de l’avoine. La vallée était remplie de faucheurs, de faneuses, d’attelages, de chars, de paysans qui faisaient la dînée dans le creux des sillons. Un soir, je m’assis sur une gerbe à côté d’un vieux paysan qui assistait à la levée de ses blés. Il était très au fait de quelques petites circonstances de la bataille, qu’il mêlait à l’histoire de sa ferme et de ses champs ravagés.

« Là-bas, où vous voyez cette rangée de faneuses, était la grande batterie du maréchal Ney.

« A l’endroit où s’abattent ces pigeons de la ferme Papelotte, le premier corps fit son attaque ; c’est par là que la déroute commença.

« Vous entendez d’ici le vent souffler dans ce grand orme, le seul qui existe sur le plateau des Anglais. On l’a appelé long-temps l’orme du général Picton ; mais c’était une erreur. Le général, avec tout son régiment, a péri dans ce champ de trèfle. Voyez comme l’herbe est verte et foncée !

« Maintenant, regardez sur la route l’endroit où cet enfant chasse devant lui ce troupeau de bœufs de la Haie-Sainte : c’est là que