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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 8.djvu/413

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et toujours chaude, au faible comme au puissant, au sage comme à l’insensé ! — Mais il est ton ennemi, comme il est l’ennemi de la Providence, celui-là qui cherche en toi un stimulant à d’impurs égaremens, une excuse à des délires grossiers ! Il est le profanateur des dons célestes, celui qui veut épuiser tes ressources bienfaisantes, abdiquer et rejeter avec mépris dans la main de Dieu même le trésor de sa raison.

L’origine céleste de la vigne est consacrée dans toutes les religions. Chez tous les peuples, la Divinité intervient pour gratifier l’humanité d’un don si précieux. Selon notre Bible, le sang du vieux Noé fut agréable à Dieu, qui le sauva ainsi que la sève de la vigne, comme deux ruisseaux de vie à jamais bénis sur la terre.

J’ai vu, aux premiers jours du printemps, sous les berceaux de pampres qui s’enlacent aux figuiers de l’Adriatique, des matrones, drapées presque à la manière de l’ancienne Grèce, qui recueillaient avec soin, dans des fioles, ce qu’elles appelaient poétiquement les larmes de la vigne. La rosée limpide s’échappait goutte à goutte des nœuds de la branche, et coulait durant la nuit dans les vases destinés à la recevoir. J’aimais le soin religieux avec lequel ces femmes allaient enlever le précieux collyre aux premières clartés du matin, j’aimais les parfums exquis de la treille en fleurs, les brises de l’Archipel expirant sur les grèves de l’Italie, et le signe de croix qui accompagnait chaque nouvelle section du rameau sacré. C’était une sorte de cérémonie païenne conservée et rajeunie par le christianisme. Le culte du jeune Bacchus semblait mêlé à celui de l’enfant Dieu, et je ne suis pas sûr que l’antique Ohé, Evohé, ne vint pas mourir sur les lèvres de ces vieilles, à côté de l’amen catholique.

Le culte des divinités champêtres m’a toujours semblé la plus charmante et la plus poétique expression de la reconnaissance de l’homme envers la création. Je n’admets point de faux dieux, je les tiens tous pour des idées vraies, salutaires et grandes. Et quant à l’infaillibilité des religions, je sais que la plus excellente de toutes peut et doit être souillée, comme tout ce qui tombe d’en haut dans le domaine de l’homme. Mais je crois à la sagesse des nations, à leur grandeur, à leur force, aux influences des contrées qu’elles habitent ; et conséquemment j’ai foi en la prééminence de certaines idées, en fait de croyance et de culte.