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aussi l’auteur transporte ses personnages dans l’Inde, dans la Tartarie et dans toutes ces contrées fabuleuses où s’égara l’imagination féconde des romanciers du moyen-âge. Ces œuvres d’imitation n’ont, comme on peut le croire, aucune valeur historique, mais elles font époque dans la littérature islandaise, et sous ce rapport méritent au moins d’être notées. Revenons aux vraies sagas.

Le style de ces vieilles traditions est simple, dénué d’ornemens, souvent fort uniforme, mais ferme et abondant. L’auteur ignore l’art de séduire son auditoire par des préliminaires attrayans et des tours de phrases ingénieux ; il dit ce qu’il sait, et comme il le sait ; il commence ses histoires comme nous commençons nos contes : Il y avait, etc. Puis le voilà parti, et il va, sans changer d’allure, de bataille en bataille et d’évènement en évènement. Souvent il se croit obligé de retracer toute la généalogie de ses héros, et il la mène aussi loin que possible. Souvent encore il fait marcher de front l’histoire de cinq à six personnages différens ; et quand il en a assez de l’un d’eux, il dit tout simplement : celui-ci est désormais hors de la saga ; et dès ce moment le lecteur n’en entend plus parler. Il aime la forme du dialogue, et il l’emploie avec habileté, quoiqu’il ne s’applique pas à la rendre aussi vive, aussi dramatique qu’elle pourrait l’être. Du reste, il a un admirable sang-froid et une merveilleuse modestie d’historien. Il raconte sans s’émouvoir et sans se permettre une digression. Les actions héroïques s’enchaînent l’une à l’autre ; les faits les plus étranges se succèdent, et il continue tranquillement son récit. Il parle des apparitions de fées, des nains qui fabriquent des armures, des géans plus hauts que les montagnes, comme il parle des voyages les plus ordinaires et des réunions annuelles de l’Althing. C’est le récit de famille dans toute sa candeur, l’histoire dans toute sa nudité. Cependant il dépeint avec un soin minutieux les personnages qu’il met en scène. On les reconnaîtrait à leur regard, à leur démarche ; il trouve parfois sans les chercher de magnifiques comparaisons et des images grandioses ; le calme avec lequel il raconte ses scènes de tragédie leur donne un caractère plus solennel, et la simplicité de ses paroles fait ressortir davantage encore les actions d’éclat dont il rappelle le souvenir. Ce sont de belles pages d’histoire encadrées dans un conte d’enfant. Ce sont de grands tableaux qui se détachent majestueusement sur un fond sans relief, dans une large salle à demi éclairée.

Müller fait remonter jusqu’au XIIe siècle les premières sagas. D’autres datent du XIIIe, beaucoup du XIVe, et quelques-unes du XVIIe siècle. Les plus anciennes renferment des chants de scaldes qui s’étaient perpétués par la tradition dès le IXe siècle. Snorro Sturleson s’est lui-même servi de ces chants. L’Ynglinga saga a été faite d’après un poème en trente strophes,