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refusaient de venir lui apporter leur bulletin de voyage. Un jour, le peuple était réuni à l’Althing : une affaire grave venait d’être mise en discussion. Deux partis opposés plaidaient l’un contre l’autre avec violence, et rien ne faisait espérer qu’ils dussent trouver bientôt un moyen de conciliation, quand tout à coup, au milieu de leur effervescence, on annonce que l’évêque Magnussen arrive de Norwége ; et à l’instant voilà ce peuple islandais, qui, pareil au peuple athénien, oublie l’affaire qui l’occupait, et court demander à l’évêque le récit de son voyage.

Ainsi les traditions de la Suède, du Danemarck et de la Norwége, venaient chaque année se fixer en Islande ; ainsi la saga attirait à elle les chants du poète, les souvenirs du voyageur ; ainsi le nom des jarl, des princes étrangers, revivait dans la demeure du paysan ; et cette pauvre île d’Islande, si obscure et si faible, amassait dans son sein tous les trésors de science auxquels nous devions un jour puiser. Les peuples du Nord se modifiaient par leur contact avec les autres peuples, et l’Islande conservait son caractère primitif. Le christianisme brisait avec sa croix de fer l’idole scandinave, l’autel d’Odin, et l’Islande gardait encore le dépôt de traditions qui lui avait été confié ; Saemund chantait Balder et Freya auprès de la chapelle chrétienne, et les vieilles mœurs et le vieux paganisme du Nord se reflétaient dans les sagas.

C’est donc à ces sagas qu’il faut avoir recours pour connaître l’histoire primitive de ces tribus de pirates, qui, au moyen-âge, envahirent l’Europe entière ; l’histoire des Angles [1] et des Normands, l’histoire des compagnons de Rurik, qui s’en alla, au IXe siècle, fonder un royaume en Russie, et de Robert Guiscard, qui asservit à son pouvoir la moitié de l’Italie. Ce sont là les documens essentiels dont les antiquaires suédois et danois se sont servis, et quiconque voudra écrire sur l’histoire ancienne du Nord sans étudier les sagas court grand risque de ne faire qu’une œuvre fautive et incomplète.

Il existe un grand nombre de sagas. Torfœus en compte cent quatre-vingt-sept ; Muller en a analysé cent cinquante-six. On les a classées tantôt par ordre alphabétique, tantôt d’après les diverses époques où l’on présumait qu’elles avaient été écrites, tantôt d’après la position géographique

  1. La chronique de Danemarck, dit Saxo le grammairien, commence avec l’histoire des fils de Humble, Dan et Angel. C’est de cet Angel que vient le nom du peuple anglais. (Histoire de Danemarck, ch. I.)
    Les Angles faisaient partie de la confédération saxonne ; ils habitaient le district d’Angle (aujourd’hui duché de Sleswick). Hengist et Horsa, qui abordèrent en Angleterre vers l’an 449, étaient des Jutes, mais la plus grande partie des hommes de guerre qui les suivaient étaient des Angles. De là vint le nom d’Engla-land, d’où l’on a fait par contraction England (Angleterre) (Turner, History of the Anglo-Saxons.)