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à tenir, nous l’avons dit, l’école, à proprement parler, se trouvant dissoute ; et M. Nisard, d’ailleurs, ne se sentait pas homme à accepter et à subir ainsi une influence prolongée. Le rôle de feuilletoniste spirituel, facile, capricieux, malicieux, folâtre, était pris, et M. Nisard n’y aurait pas aspiré, par ambition grave, quand la nature de son esprit lui eût permis le badinage. Restaient des rôles de critiques consciencieux, sérieux, mais un peu singuliers, exceptionnels, comme il les appelle, ou plus adonnés à l’étude des influences étrangères, des origines, ou recherchant les cas rares plutôt que la route générale et frayée. L’ambition toujours, et à la fois le sens plus direct et plus commun d’application, de M. Nisard, ne s’y portait guère. Il n’avait donc plus, hors cela, qu’à tâcher d’être le critique sensé, général, de cette tradition qu’on avait tant attaquée, et à laquelle on n’avait rien substitué ; il avait à faire réaction enfin pour la littérature française contre les littératures étrangères, pour les grands siècles et les gloires établies contre les usurpations récentes, pour la prose non poétique contre les vers et la forme vivement exaltés. Nous ne prêtons pas ici à M. Nisard une pensée gratuite ; ç’a été son dessein délibéré, nous le croyons ; il l’a embrassé dans son étendue, il le poursuit, non pas seulement par accès d’humeur judicieuse, comme le très bon écrivain M. Peisse, comme Carrel l’a tenté lui-même dans de trop rares morceaux de littérature au National ; mais il le poursuit avec instance, sur les divers points, y revenant sans cesse à propos de tout : en un mot, c’est son rôle.

Qu’il y ait lieu maintenant et en tout temps à un tel rôle, nul doute. La tradition et l’innovation sont les deux pieds de l’humanité. L’humanité peut s’appeler, en quelque sorte, une boiteuse intrépide. Le pied boiteux est le plus sûr, c’est la tradition. Avant que l’innovation, cet autre pied aventureux, réussisse à enlever de terre le pied lent et solide, il lui faut piaffer long-temps en vain. On ferait, des prétentions et querelles de ces deux pieds inégaux, un apologue qui vaudrait celui des Membres et de l’Estomac. La conclusion serait qu’il ne faut rien se retrancher, surtout quand on est déjà boiteux. La tradition en littérature mérite donc grandement qu’on la défende. Mais dans les termes où M. Nisard la maintient, dans l’extension impérieuse qu’il lui donne au préjudice de toute audace, je crois son idée en partie fausse, et, par consé-