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milieu d’eux et ne les persécutent pas comme les Maures persécutent leurs coreligionnaires. Les Philistins ne reconnaissent d’autres livres que l’Ancien Testament auquel ils adjoignent certaines paraphrases chaldéennes, et ils sont tenus pour hérétiques par les autres Juifs ; on a cru quelque temps qu’ils étaient Sadducéens, mais cette opinion ne paraît pas fondée, de l’aveu même des rabbins.

Ces diverses tribus israélites réunies forment un total de trois cent quarante mille ames, c’est-à-dire un vingt-cinquième environ de la population générale du Maroc ; cette population est estimée à huit millions et demi d’habitans répandus sur une surface de vingt-quatre mille trois cent soixante-dix-neuf lieues carrées ; ce qui donnerait trois cent quarante-neuf individus par lieue carrée. Mais ces chiffres ne représentent que des calculs approximatifs et un peu hasardés ; on comprend qu’une statistique rigoureuse est impossible dans un pays où il n’y a ni cadastre, ni état civil. Les Juifs pas plus que les Maures ne savent jamais leur âge ; on ne peut obtenir d’eux à ce sujet une réponse positive. Cette ignorance serait commode pour les femmes, si la coquetterie n’était pas complètement inconnue sous le ciel africain.

Le peuple hébreu se console de ses affronts et de sa misère en trafiquant et en reprenant par la ruse ce que ses tyrans lui arrachent par la force. Quelque astucieux et fourbe que soit le Maure, le Juif est encore son maître, et il le dupe dans toutes les transactions. C’est la seule vengeance qui lui soit permise, et il l’exerce sans miséricorde. Il lui revient toujours quelque chose des tributs qu’il paie ; cela fait qu’il s’y résigne avec moins de désespoir. D’ailleurs, c’est pour lui une condition d’existence. Les Juifs ont un proverbe, qui dit : Con les Moros plomo o plata, « avec les Maures du plomb ou de l’argent. » N’ayant pas de plomb à leur envoyer dans la tête, ils donnent l’argent ; seulement ils en donnent le moins possible, et ils mettent tout leur génie à jouer la pauvreté ; plus un Juif est riche, plus il fait le pauvre ; et ce mensonge, qui ne se dément pas un instant, ne finit qu’avec la vie. Je me rappelle à ce propos une scène de comédie. J’étais chez un des premiers négocians du Millah ; c’était précisément le trésorier de la douane, l’associé du bacha. Il me faisait les honneurs d’une maison toute neuve qu’il achevait de bâtir, et qui, sans apparence extérieure,