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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 8.djvu/255

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de là on nous conduisit dans le Millah, ou quartier des Juifs. Il n’est permis aucun chrétien, pas même au vice-consul anglais, le seul Européen établi à Tétouan, de loger dans la ville maure ; tout ce qui n’est pas croyant doit habiter la juiverie. Il ne nous fut pas facile d’y trouver un gîte ; nous en essayâmes plusieurs inutilement, et nous finîmes par nous accommoder chez un petit vieillard fort empressé, fort humble, nommé Samuël Bendelacq, qui, quoique juif, ne nous rançonna pas.

A peine débarqués, nous eûmes la visite de tous les agens consulaires. Autrefois les consuls européens résidaient à Tétouan ; l’un d’eux ayant par accident tué une Moresque à la chasse, leur résidence fut transférée à Tanger ; mais l’accident ne fut, dit-on, qu’un prétexte : le véritable motif de la translation fut la jalousie des habitans. Les femmes de Tétouan passent pour les plus belles et les plus avenantes de toute la Barbarie, et semblent avoir, comme les autres musulmanes, un faible prononcé pour les chrétiens. De là l’exil des consuls. Les simples voyageurs n’obtiennent que fort difficilement la permission de séjourner ; encore ne l’obtiennent-ils que pour un temps limité, et sont-ils surveillés avec une extrême vigilance. Depuis l’émigration des consuls, il n’y a plus à Tétouan que des agens nommés par eux, et qui sont tous juifs, excepté celui de la Grande-Bretagne, qui est Anglais, et qui seul aussi a un traitement fixe ; les autres n’ont pour salaire que les droits éventuels qu’ils prélèvent sur les navires dont les papiers sont soumis à leur visa. C’est une ressource fort précaire, car il est des pavillons qui ne paraissent presque jamais dans les eaux de Tétouan. Le pavillon français est dans ce cas ; aussi notre agent, le vieux Judas Abouderam, est-il plongé dans une profonde Misère. Il est triste de voir un homme qui dispose des sceaux de la France, qui depuis trente ans la représente chez les Barbares, manquer de pain, et cela à la porte d’Alger. Cette lésinerie est odieuse en elle-même, impolitique dans ses résultats. Quelle idée ces Barbares, aujourd’hui nos voisins, auront-ils de la grandeur de la France, s’ils voient ses représentans traîner leur vie dans l’indigence ? Quoique non salariées, ces places sont fort recherchées des juifs : c’est pour eux une sauvegarde et une protection ; revêtus de ce caractère officiel, ils sont moins exposés aux vexations du bacha et aux avanies de la population.