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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/715

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mère que tu as vu guillotiner le père d’un de ses danseurs, d’autrefois : le père du général Moreau.

Pendant cette scène impossible à rendre, j’étais resté sans mouvement et sans pensée.

Cependant des cris et un tumulte dans la foule me forcèrent à détourner les yeux ; c’était le second condamné qui avait passé les pieds hors de la charrette et voulait s’échapper. Il était à genoux les mains jointes, les yeux égarés, criant grace au peuple d’une voix suppliante. Fou de peur, il baisait les bords du tombereau, il se frappait la poitrine, il criait vive la république ! vive Robespierre ! vive la guillotine ! Parfois il se levait, tendait les bras vers la multitude, appelait ses amis par leurs noms, répétait qu’il ne voulait pas mourir ; puis, retombant à genoux, murmurait des prières latines qu’interrompaient ses sanglots et ses convulsions. Le manque de cœur de cet homme causait à la fois de l’épouvante et du dégoût. A cette époque où les scélérats eux-mêmes savaient si bien mourir, la lâcheté d’un innocent faisait rougir les gens honnêtes ; c’était faire honte à la vertu et perdre le seul privilége qui fût resté à ceux de son parti, le privilége de tomber sans faste et sans peur. Aussi, une longue huée s’éleva de la foule et interrompit les supplications du condamné. Un gendarme s’approcha alors, et le repoussa rudement dans la charrette où il tomba presque évanoui.

La voiture fatale, débarrassée des obstacles qui l’avaient arrêtée, avança lentement de quelques pas, et je pus voir la troisième victime, qui, jusqu’alors, avait été cachée. C’était une religieuse encore jeune et d’une rare beauté. Elle était accroupie au fond de la charrette, gracieusement repliée sur elle-même, comme une enfant, dans une position plutôt nonchalante qu’affaissée. Ses yeux limpides se promenaient sur le peuple avec une placidité mélancolique. On y remarquait seulement une légère fixité, qui, jointe aux mouvemens convulsifs de ses lèvres, donnait à ses traits une expression doucement égarée. Le bruit de la foule ne paraissait point parvenir jusqu’à son ame ; elle semblait suivre quelque pensée lointaine et converser toute seule avec un rêve. Déjà elle avait ôté sa coiffe de nonne, et ses beaux cheveux blonds ruisselaient à flots sur ses épaules : bientôt elle défit sa guimpe, s’en dépouilla, et l’on aperçut son cou d’une blancheur éblouissante ; puis elle dégraffa son corsage, sa robe s’entr’ouvrit, et des épaules veloutées,