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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/708

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échappés à la réquisition, broutaient les ajoncs, épineux, dressaient la tête au moindre bruit, et fuyaient effarés à l’approche de notre voiture. Le long de la route, nous remarquâmes quelques chaumières ouvertes et abandonnées, comme si l’ennemi eût traversé depuis peu ce pays. Les fermes plus éloignées, et dont on apercevait la fumée s’élever à l’horizon, n’envoyaient elles-mêmes aucune rumeur de travail ; aucun chant de laveuse ne venait des doués parsemés le long des vallées ; tout était silencieux et comme terrifié.

— Ne croirait-on pas, dis-je à mon compagnon, qui, comme moi, regardait depuis long-temps, d’un air attristé, le tableau désolé que nous avions sous les yeux ; ne croirait-on pas que la guerre, la peste ou la famine ont passé sur ce pays ?

— C’est bien pis, me répondit-il, c’est une idée et un mot ! Ce sont eux qui ont brûlé ces manoirs, ruiné ces campagnes, fermé les églises, chassé les habitans de leurs demeures. Et pourtant quelle idée plus belle et plus sainte, quel mot plus séduisant et plus sonore ? souveraineté du peuple ! république !

Comme il achevait de parler, nous aperçûmes des charrettes chargées de marins blessés qui venaient de Brest. Les malades étaient étendus sur un peu de paille sanglante, brûlés par la fièvre, par un soleil dévorant, et manquaient de tout. Quelques uns, qui avaient déjà succombé, étaient couchés en travers dans les charrettes, la tête et les pieds pendans, et servaient d’oreillers à leurs camarades. D’autres, étendus sans mouvement, faisaient entendre les sifflemens horribles de ce râle qui accompagne toujours les agonies difficiles et combattues. Quant à ceux qui avaient conservé quelque force, aucune plainte ne trahissait leurs souffrances. Leurs fronts pâles gardaient encore un air d’audace indifférente, et ils murmuraient à demi-voix ces chants magiques avec lesquels on mourait alors. En passant près d’eux, nous nous découvrîmes et leur souhaitâmes un voyage heureux. Pour toute réponse, ils lancèrent au ciel un cri de vive la république ! Ce cri sembla faire sur les mourans l’effet d’une commotion galvanique ; ils s’agitèrent dans leur fumier sanglant et levèrent encore leurs mains glacées comme pour s’associer à l’élan de leurs compagnons. Nous nous arrêtâmes, saisis de respect, muets, et le front découvert devant cet admirable