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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/671

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ne le concernaient pas, ni à toutes ces nouvelles dont la plupart des hommes sont si avides, son esprit n’était véritablement occupé que de ce qui faisait sa gloire et sa fortune. Sorti de l’Hôtel-Dieu, de son enseignement et de sa clientelle, M. Dupuytren ne s’intéressait à rien au monde, et les faiblesses que l’on a tant reprochées à son caractère n’ont été bien souvent que de l’indifférence.

Cette continuelle préoccupation qui l’empêchait de se mêler aux conversations vulgaires, lui donnait un air mystérieux et sombre bien favorable à l’établissement de sa puissance. Presque toujours enveloppé d’un nuage, la foule s’écartait de lui ; quelques adeptes seuls osaient approcher de cette espèce de dieu, et c’était presque une faveur que d’en être écouté.

N’ayant qu’un but et qu’une pensée, il était toujours en scène ; il jouait son rôle, au milieu du monde comme à l’Hôtel-Dieu, à l’École de médecine comme à l’Académie, et ce rôle consistait à ne jamais compromettre en rien la gravité de sa personne et la dignité de son art, à se montrer partout à la hauteur de son immense renommée. Quelques-uns de ses internes m’ont assuré l’avoir vu rire quelquefois, et même faire, en petit comité, d’assez mauvaises plaisanteries ; je crois, en effet, qu’il ne devait pas y réussir ; la gaieté ne lui allait pas ; son front portait mieux les rides de la méditation que celles de la joie ; aussi se cachait-il bien quand il voulait parfois descendre de son piédestal, et devenir un moment un homme comme un autre. Pour moi qu’il accueillait bien, qui l’ai vu souvent en particulier, qui l’ai entretenu de divers sujets, je l’ai à peine vu sourire, et je ne le reconnaîtrais pas, si on me montrait sa tête autrement qu’empreinte de sérieux et de mélancolie.

Un caractère si ferme, une tenue si sévère, ne pouvaient pas manquer d’imposer beaucoup et d’inspirer le respect. Aussi, voyez toute cette génération de chirurgiens, ses anciens élèves, tous ne l’aimaient pas, et aucun d’eux n’en parle qu’avec admiration ; mais c’est qu’il était vraiment admirable dans son service à l’Hôtel-Dieu. C’était là le véritable théâtre de sa gloire ; c’était là que se développaient ses grandes facultés, qu’il montrait la profondeur de son coup d’œil, la hardiesse de sa main, la sagesse de son jugement, et son infatigable ardeur ; c’était là qu’il faisait entendre sa puissante parole, qu’il déployait toute son autorité, qu’il régnait enfin sans contestation. L’Hotel-Dieu était à lui ; tout s’éclipsait devant lui ; il