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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/67

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toujours, je lui dis que ce qu’il voyait n’était pas la nature, mais un tableau. Il tomba sur un banc.

— Oh ! que vous m’avez fait de mal ! me dit-il, et il se mit à pleurer.

Les spectateurs nous entouraient. — Quel est cet homme, et qu’a-t-il ? me demanda-t-on.

— Cet homme, c’est un guide de Chamouny ; il a cru revoir son pays, et il pleure. Voilà tout.

— Je vous demande pardon, dit Payot en se relevant ; mais cela a été plus fort que moi. Il tourna de nouveau les yeux vers le tableau. — Oh ! que voilà bien ma vallée ! dit-il ; et il croisa les bras et regarda en silence, abîmé dans une contemplation muette et avide, cette toile qui lui rappelait tous les souvenirs de la jeunesse, tous les bonheurs de la famille, toutes les émotions de la patrie.

Je profitai de sa distraction, pour sortir. J’avais peur qu’on ne me prît pour un compère.

Le lendemain, à sept heures du matin, Payot était chez moi, rue Bleu.

— Pourquoi donc vous êtes-vous en allé ? me dit-il.

— Je croyais vous faire plaisir, et je vous avais fait peine ; j’étais désolé.

— Oh ! peine, au contraire ; c’est toujours bon de revoir son pays, même en peinture. Vous autres Parisiens, vous n’avez pas de pays, vous avez une rue, et ce n’est pas votre faute si vous ne savez pas cela ; il faut être né dans un village, voyez-vous, pour comprendre ce que c’est. À Chamouny, il n’y a pas une maison que je ne voie de loin comme de près ; dans cette maison, pas un homme qui me soit étranger, et dans le cimetierre, pas une tombe que je ne connaisse. Je n’ai qu’à fermer les yeux et je revois tout, tandis qu’à Paris, la vie de dix hommes, mise à la suite l’une de l’autre, ne suffirait pas même à apprendre le nom des rues.

— Oui, c’est vrai, vous avez raison, mon ami ; mais qu’êtes-vous devenu après mon départ ?

— Eh bien ! il y avait là un monsieur qui avait été à Chamouny, et même au Jardin, où vous n’avez pas voulu aller, vous. Alors il m’a fallu expliquer la chose à tout le monde, comment on avait