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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/630

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sur la cime des arbres, on écoute avec ravissement les mille voix confuses des oiseaux de la grève et des perruches qui passent, capricieuses et empressées, d’une colline à l’autre ; on contemple cette rivière dorée que jamais bruit de rames n’a troublée. Tout cela fait naître dans le cœur une tristesse douce que certains hommes préfèrent aux plus bruyans plaisirs.

Nous passâmes la soirée autour d’un grand feu, avec toute la famille du maître, de poste, famille nombreuse et hospitalière, plus patriarcale que ne le sont d’ordinaire celles de la Pampa. On conta des histoires d’Indiens, sous un toit qui portait encore les traces de l’incendie allumé jadis par les sauvages ; et puis, enfin, on chuchotta à voix basse quelques nouvelles de la guerre civile. — Les montoneros, poussés aux dernières extrémités, se défendaient courageusement ; chevaux et cavaliers souffraient beaucoup du froid dans ces marches forcées à travers les montagnes, couvertes de neige en plusieurs endroits. Le chef au nom duquel ils s’étaient révoltés, affectait une neutralité qui causait leur perte. — La guerre se prolongeait donc, accompagnée de toutes les horreurs qu’entraînent après elles les dissensions civiles, surtout chez un peuple à demi barbare. Et tout cela se passait de l’autre côté de la première ligne de montagnes qui bornait notre horizon, aux environs de Calamuchita.

Quand le soleil dora verticalement la plaine, près de disparaître derrière les monts, les ramiers et les tourterelles bleues commencèrent à roucouler dans les grands arbres ; à cette heure les enfans cessent de les poursuivre avec leurs frondes, et il se fait un grand silence autour des maisons. Puis du fond des vallées, des bois et des rocs voisins, accourent à grand bruit les perroquets verts à tête jaune (loro de barranca), oiseaux tumultueux et criards, qui viennent chaque soir se réfugier dans les trous dont cette rive escarpée est toute remplie. Plus d’une rois le craintif habitant du Salto, trompé par la frayeur, prit les aspérités des rochers pour des bandes de montoneros en marche vers le village. Les récits de la veillée avaient troublé l’imagination des péons ; au moindre bruit, au passage d’un cheval, que l’on entendait ou que l’on croyait entendre, tous se soulevaient sur le coude, prêtaient l’oreille pour discerner le bruit de l’éperon et le trot sourd sur l’herbe sèche ; une fois enfin, ce fut comme le galop d’une armée. On se jeta précipitamment