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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/629

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Le ciel était devenu serein, bien que le froid continuât. Les vapeurs de la veille se groupaient sur le sommet des montagnes, puis s’élevaient encore pour se dissiper dans l’atmosphère. Çà et là commencèrent aussi à se montrer des points rouges que nous suivions d’un œil inquiet : voiles suspectes sur un océan peu sûr, déserteurs évitant les routes, soldats fatigués d’une guerre sans profit, et disposés à s’indemniser de leurs frais de déplacement, avant de suspendre au toit de bois la lance et la carabine. Ces apparitions agissaient fortement sur l’humeur des péons ; ils tournaient la tête vers nous, et on sentait qu’au moindre péril ces honnêtes gens eussent coupé la corde de cuir qui attelait leur cheval au timon. Errans, n’ayant rien à défendre, rien à perdre, est-il à croire qu’ils voulussent risquer leur vie pour des patrons au service desquels ils sont engagés seulement pour la durée du voyage ? D’ailleurs, l’expérience les rend circonspects ; deux des nôtres, dans ces mêmes parages, avaient été pillés quelques mois auparavant, puis attachés nus aux arbres de la forêt, jusqu’à ce qu’il vînt à passer de charitables muletiers qui les délivrèrent.

Cette fois nous avions devant nous un village de vingt feux à peu prés ; le Salto. Les maisons sont irrégulièrement semées sur un joli coteau boisé, au bas duquel coule le Rio Tercero. Les bois semblent se plaire sur ses rives, et jusqu’à travers la province de Santa-Fé, qu’il arrose sous un autre nom, pour se rendre au Parana, les caroubiers dessinent ses nombreux contours. Vers les endroits les plus boisés de Cordova, du côté de Capilla de Dolores, petites îles essentiellement solitaires, les grèves jaunes, les touffes de saules, rappellent ces ravissans ruisseaux tributaires de l’Ohio et du Meschacebé, et les savanes qui les bordent. Mais depuis la Plata jusqu’aux Andes, il n’y a pas d’aussi pittoresque point de vue qu’au Salto. Une barranca escarpée s’ouvre en demi-cercle au-dessus d’un immense paysage, encadré par les cimes lointaines des montagnes ; quelques pics intermédiaires, plus bas et d’un azur moins foncé, servent à mieux faire sentir la profondeur des derniers plans, et une belle forêt, une forêt aux dômes compactes, se déroule jusqu’aux bords de la rivière. Sous les voûtes des caroubiers retentissent le mugissement des taureaux sauvages et le sonore hennissement des cavales. Je ne sais quel suave murmure s’élève de cette solitude effleurée par la brise. On fixe son regard