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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/628

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A ce nom de belle vallée, on se figure un paysage animé, quelque joli village au bord d’une rivière ; c’est tout simplement un vallon à perte de vue, au milieu duquel surgit une misérable cabane toute seule avec un caroubier pour ombrage. Telle est l’apathie des habitans, qu’on ne sait, à voir leurs ranchos à peine construits, si l’on arrive à une ruine ou à une maison délaissée dont jamais les murs ne seront achevés. Rien n’est moins confortable que ces habitations ; elles n’ont pas de cheminée ; qu’il pleuve, neige ou vente, il faut préparer son souper en plein air, ou bien grelotter autour des tisons fumans qui s’éteignent sur la terre humide ; et encore, dans ces temps de troubles, le voyageur fatigué n’ose aborder de front ce toit désiré ; qui sait ? peut-être une troupe de bandits s’y est réfugiée ; on arrive doucement, on fait le tour ; d’un œil exercé on examine si quelque cheval fraîchement débridé se mêle à ceux du corral ; puis, du fond d’une outre grossière qui ressemble à un bœuf sans tête pendu par les pieds, grenier provisoire où l’on accumule la provision de maïs, un chien s’élance en aboyant, et, bon gré malgré, il faut être vu et tenter l’entrée.

Il y a toujours, dans un coin de la maison, une estrade de pierre sur laquelle tout le monde se couche enveloppé d’une couverture ou d’un manteau ; mais, à moins d’un froid trop rigoureux, il est plus agréable de s’établir dehors, au grand air, près du feu. A cette cabane était adossée une hutte plus petite et très obscure. Je fus surpris d’entendre sortir de ce lieu des cris d’enfant ; je m’avançai avec précaution. Sur un cuir de bœuf était couchée une mulâtresse horriblement maigre, presque nue et à demi roulée dans un lambeau de couverture trop étroit, même pour abriter la misérable créature qui pleurait sur son sein. Elle fit un mouvement pour bercer l’enfant et retomba avec un soupir d’agonie ; ruinée par une longue fièvre, cette esclave mourait, faute de soins.

Comme on côtoie la Sierra à une courte distance, la nature du terrain change plus souvent d’aspect ; le paysage devient plus varié, mais les grandes lignes dominent toujours. Quelquefois ce sont des rochers isolés au pied desquels se cachent des maisons, des cabanes de bois. Aucune culture, pas une bêche, pas une charrue ; quelques épis de maïs pour faire aux grands jours une pâte lourde et indigeste (massamora), trop primitive pour l’estomac blasé d’un Européen. La pampa conserve partout son caractère sauvage.