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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/627

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mirent aux portes pour voir passer la galère. Les rives du Rio Segundo sont extrêmement fertiles, mais certes ce n’a point été là le motif qui a déterminé les habitans à s’y fixer ; car entre eux tous ils ne cultivent pas vingt épis de maïs. Ils ne paraissent avoir d’autre occupation que de murmurer des injures contre les passans qui portent des pantalons et des bottes de veau ciré.

Nous allions presque à l’aventure ; cette route n’est guère frayée, personne de nous, sans excepter le postillon, n’avait été au-delà de la rivière ; les chevaux refusèrent d’avancer, et sept lieues restaient encore à faire ! Les péons nous annoncèrent qu’il fallait descendre et suivre à pied ; c’était à leurs yeux la plus cruelle mésaventure. Pour eux, marcher à pied serait chose impossible ; c’est beaucoup déjà de ne pouvoir galoper. Et en vérité, dans ces plaines immenses où rien ne divise l’espace, où le chemin s’allonge sous les pas du voyageur, l’homme abandonné à ses propres forces perdrait courage. Il faut, pour franchir de semblables distances, l’aile de l’oiseau ou tout au moins la vitesse du cheval. Ce qui augmentait notre mauvaise humeur, c’était de voir, au milieu de notre disette de chevaux, accourir sur notre passage des troupes de cavales indomptées, suivies de leurs petits ; elles venaient tout près de la galère, l’œil en feu, la crinière hérissée, avec cette allure souple et svelte de l’animal qui n’a jamais senti le frein ; puis, après nous avoir considérés avec attention, toutes se mettaient à fuir en hennissant.

Une estafette d’une espèce nouvelle se joignit à nous. Sur un cheval étique, qu’on aurait pu comparer à la Patricia du Roi de Bohême, était perché un petit nègre de dix à douze ans, à moitié nu, mourant de froid, de faim et de fatigue. Le retour à la poste, où nous allions nous-mêmes, complétait quatorze lieues que le pauvre enfant parcourait ce jour-là sans manger et n’ayant pas la force de faire prendre le trot à son cheval. Ce négrillon esclave, perdu au jeu par son maître, venait d’être racheté par lui, pour la valeur de deux boisseaux de maïs. Il nous fit pitié à voir, couché sur le cou de son cheval, enfonçant ses mains sous la crinière pour les réchauffer, abritant ses pieds nus et chargés de lourds éperons rouillés sous les cuirs de sa selle en lambeaux. Son arrivée ajouta le dernier trait à notre caravane désorganisée ; cette caravane n’était-elle pas l’image vivante de cette province bouleversée ?

Enfin nous aperçûmes le Bajo Hermoso, notre halte pour la nuit.