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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/626

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voulurent à aucun prix faire l’office de postillons. Le froid suffit pour démoraliser ces individus habitués à une température plus douce, et vêtus à la légère. Ils restaient devant le feu, séchant leurs habits, secouant leurs longs cheveux, lorsque deux hommes armés arrivèrent tout à coup au grand galop. L’officier portait la casquette verte et galonnée d’un capitaine de dragons, car on a donné ce nom à un corps dont l’arme distinctive est la lance ; l’ordre fut exhibé, il fallait des chevaux. Le soldat d’ordonnance resta debout à la porte, les bras croisés, appuyé sur sa carabine, dans l’attitude muette et résignée d’un Indien. Il y avait en effet de la couleur indigène dans ses joues brunes et olivâtres. Cet officier ayant relevé son poncho, je m’aperçus qu’il n’avait pas d’habit. Nous avions souvent rencontré des commandans à la tête de leurs bataillons, avec une couverture autour du corps, en place de manteau. Arrivé de Cordova par un chemin détourné, il se rendait avec d’importantes dépêches vers l’armée du gouverneur qu’il ne savait où rejoindre.

Les chevaux ont la mauvaise habitude de suivre toujours la clochette (rnadrina), et de ne suivre qu’elle. Aussi vîmes-nous reparaître l’un des jeunes gauchos qui s’était éclipsé silencieusement ; derrière lui se pressait une troupe d’assez maigres rosses, qui avaient échappé aux griffes des montoneros. Il n’y avait plus à reculer ; une fois les deux militaires partis, nous enlevâmes presque de force postillons et chevaux.

Le Rio Segundo coule à deux pas de la poste. Ses bords sont escarpés, son lit très large, et à peine le remplit-elle quinze jours par an. Heureusement pour nous, sa profondeur à cette époque n’excédait pas deux pieds. De grands arbres, vieux et à demi déracinés, croissent sur ce terrain d’alluvion, et ce fut sous leurs rameaux pressés que nous cherchâmes un abri contre la neige qui tombait avec violence, tandis que la galère traversa péniblement ce fleuve, réduit aux proportions de ruisseau. Puis, les chevaux revinrent nous prendre l’un après l’autre ; notre passage fut singulièrement hâté par la vue de cinq ou six hommes armes, vêtus de ponchos rouges, et galopant sur l’escarpement opposé ; peut-être étaient-ce des montoneros à la poursuite des dépêches.

Quelques cabanes sont groupées en forme de rue sur le bord du fleuve. Les propriétaires de ces huttes, couverts de haillons, se