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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/624

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balles dans un tromblon, c’était l’artillerie ; une carabine, un fusil à baïonnette, des pistolets, complétaient notre arsenal.

On se figurerait difficilement l’aspect lugubre de la Pampa, lorsque les ténèbres commencèrent à l’envelopper de toutes parts. Çà et là un arbre chétif dépouillé de feuilles, couvert de vieux nids de perruches, agitait au sifflement de la brise ses rameaux épineux. Pas une étoile au firmament, pas une lumière à l’horizon. De brusques et froides raffales rasaient violemment le sol, et faisaient battre les ponchos sur le dos des cavaliers : à la plainte du vent se mêlait par intervalles le son aigu de l’éperon, et le bruit du large fouet plat sur la croupe des chevaux : selon que la cavalcade de rechange restait en arrière, s’égarait, ou nous dépassait dans sa course, le trot de ces chevaux effarés résonnait sourdement comme un tonnerre lointain, puis s’éteignait encore ; emporté par la bourrasque ; on ne distinguait plus leur marche qu’à la lueur fantastique de la cigaretta du postillon. Cet ouragan, formé dans les glaces, traversait à la hâte une terre inculte, pour s’abattre sur les cannes à sucre de Iucuman.

Enfin nous entendîmes hurler les chiens du Rio Segundo. La pluie tombait par torrens ; personne ne vint au-devant de nous. Un grand feu brillait au milieu d’un hangar à moitié ruiné, où quelques figures ennuyées regardaient rôtir un quartier de boeuf. Cette hutte, ouverte à tous les vents, laissait arriver la pluie par de larges brèches ; la fumée tourbillonnait à travers les visages des gauchos impassibles qui se contentaient de remuer les tisons en fermant les yeux. Les cigarres passèrent et s’allumèrent à la ronde ; on m’offrit une tête de bœuf pour m’asseoir, et sans autre préambule, sans une seule question de la part de rues hôtes, je me trouvai admis à partager le feu et l’abri communs.

Lorsqu’on fut bien convaincu que nous étions tout-à-fait étrangers à la révolution, nous vîmes enfin s’ouvrir la porte de la maison. En entrant dans cette chambre spacieuse, je fus frappé de trouver là de vieux fauteuils espagnols, à dos élevés, embellis de clous à tête ronde et d’arabesques du XVIIe siècle. Un cuir tendu par un cercle d’osier, et accroché aux poutres du plafond par une longue corde de crin, servait de berceau à un enfant que notre arrivée n’éveilla pas. La mère en tenait un autre dans ses bras. Cette femme était jolie : assise sur ses talons à la manière turque, elle s’enfonça