Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/622

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


corsaires armés pour leur compte, qui ne reconnaissent plus la neutralité du voyageur. Une partie de la nuit fut employée à charger le coche galera, longue et pesante voiture que traînent quatre chevaux, portant chacun leur cavalier. Quand le jour parut, nous étions sur le sommet de la colline d’où l’on domine toute la vallée. Je m’arrêtai pour jeter un dernier regard sur cette ville pittoresque : trois semaines auparavant, elle s’était montrée à nos yeux ravis étincelante des derniers rayons du soleil, toute blanche au milieu des sables jaunes de la plaine, comme un port désiré après cent quatre-vingts lieues de pays presque déserts. A voir les nombreux clochers qui semblent envahir toute la ville, on croirait trouver là le calme du cloître et de l’étude ; mais les cartouches brûlées par les colorados dans leur retraite jonchaient l’herbe noircie, et je vins tristement à songer que ces révolutions mesquines, dont on est tenté de rire, qui se font avec cinq ou six cents hommes ramassés en courant, sont encore hors de proportion avec les pays qu’elles désolent. Ces peuples fougueux et guerroyans, sinon belliqueux, n’ont pu se décider à déposer les armes qu’ils avaient prises d’abord pour conquérir leur indépendance ; ils les tournent contre leur patrie ; dès qu’un parti succombe, dans le sein même du parti victorieux se forme bien vite une faction, et plus le pouvoir devient précaire et chancelant, plus aussi chacun le juge facile à usurper.

Ces pensées pénibles, suscitées en nous par l’impression fraîche encore des scènes désolantes et parfois terribles dont nous avions été témoins, s’effacèrent peu à peu, lorsque les montagnes élevèrent seules leurs masses azurées au-dessus de la ville perdue dans la distance : au murmure du vent dans les caroubiers, aux chants de l’oiseau sur les buissons, à l’air frais et suave d’une matinée d’hiver digne de nos printemps, nous sentîmes une fois encore la puissante influence d’une nature calme et solennelle ; l’Espagne avait fait place à l’Amérique.

Il était facile de prévoir combien le voyage serait pénible ; à peine avait-on fait trois lieues, que les chevaux ne pouvaient plus avancer. Les armées avaient pillé les postes de la ville et fait leur choix avant nous ; le fourrage manquait à Cordova, comme aussi la nourriture aux hommes, les vendeurs d’herbes et les bouchers s’étant bon gré mal gré joints aux rebelles. Les péons, furieux