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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/620

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nos armes à l’instant où l’on supprime quelques milliers d’hommes et d’écus : on serait ainsi l’auxiliaire de l’Arabe, en retenant sur les bancs de la chambre le guerrier qui doit en triompher ; on aigrit, ou décourage l’armée, on rabaisse dans l’esprit des peuples le gouvernement représentatif, dont le génie ne doit pas être incompatible avec les grandes entreprises.

Nous supplions les chambres de songer à la grave responsabilité qui pèse sur elles. La France veut garder Alger ; le pouvoir exécutif veut être forcé de le garder, tant par la nation que par les chambres ; c’est à la puissance parlementaire de comprendre la nation et le gouvernement.

Admettons un moment, par une supposition injurieuse dont je demande pardon à mon pays, que la France abandonne Alger, et ramène dans le port de Toulon ses colons et ses soldats, qu’adviendrait-il de cette lâcheté ? La plage africaine resterait-elle déserte ? Alger rentrerait-il sous la suzeraineté de Constantinople, ou bien serait-il le séjour de pirates indépendans ? Non ; nous avons trop bien montré le chemin aux autres puissances ; l’une d’elles nous succéderait sur-le-champ, et nous aurions à combattre, dans la Méditerranée, une position formidable tournée contre nous.

L’Angleterre se construirait rapidement un second Gibraltar, si elle n’était prévenue par l’Amérique, qui traite en ce moment avec l’empire de Maroc, pour acquérir un port sur la côte d’Afrique. La Russie saisirait la première occasion de prendre pied dans la Méditerranée. Si la marine espagnole se relevait un jour, ne pourrait-elle pas reprendre les projets de Charles-Quint ? Notre retraite nous amènerait de nouveaux dangers et de nouveaux ennemis ; notre condition serait pire qu’avant notre conquête ; et pour n’avoir pas voulu garder Alger, nous aurions à trembler un jour pour Marseille et Toulon.

Les devoirs d’une nation s’augmentent avec ses prospérités. Heureux en 1830, nous devons nous montrer actifs et puissans. Est-ce nous qui nous sommes si souvent donnés comme peuple initiateur, qui devons décliner l’occasion d’exercer les qualités dont nous revendiquons l’honneur ? Le monde ne nous les refuse pas ; mais il ne sera pas mal que nous prenions la peine de les lui prouver encore.


LERMINIER