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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/615

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les colonies [1]. Certes, les conseils de Charles X n’avaient pas hérité des conceptions napoléoniennes sur l’Afrique et l’Orient, mais ils n’en ont pas moins expédié une armée sur les côtes si connues des Romains ; la fortune et la victoire nous y ont accueillis, depuis six ans nous y campons, c’est-à-dire que nous avons contracté le devoir d’y durer et d’y grandir.

Au surplus, toutes les nations puissantes se sont disséminées dans le monde par des colonies. C’est de cette fécondité que se sont échappés les progrès du genre humain ; et les nations, toujours sédentaires, restent inutiles et obscures. Le foyer britannique se compose de trois îles médiocres ; mais le nom britannique est partout. Isocrate louait les Athéniens du désir qui les dévorait de semer sur tous les points l’empreinte de leur nom et de leur cité. La Phénicie, Carthage, et Rome se sont multipliées en Afrique, en Europe et en Asie.

Il ferait beau voir les Français demeurer impuissans sur une terre heureuse ! Appeler en Afrique des colons munis suffisamment de connaissances pratiques et de ressources pécuniaires, appeler les indigènes, appeler les Européens, montrer à l’Europe que nous avons vaincu, et que nous continuerons de vaincre, tant pour elle que pour nous ; rassurer toutes les populations africaines, qui accepteront notre suprématie, partager le sol avec elles, unir par un lien solide les civilisations de l’Orient et de l’Occident, voilà nos devoirs et nos moyens de succès. Il faut marquer au front cette colonie d’Alger du signe de l’esprit nouveau, de l’esprit du XIXe siècle. Les colonies ont leurs époques. Filles de la métropole, après lui avoir dû la vie, l’éducation, elles grandissent, s’émancipent et finissent par se détacher de leur mère. Voilà la vérité. Nous ne saurions adopter aujourd’hui cette doctrine rétrograde qui considérait les colonies comme un simple instrument de la métropole [2]. Déjà, au XVIIe siècle, Grotius professait d’une manière absolue la liberté naturelle des colonies, et les appelait sui juris. Nous, un siècle plus tard, nous devons reconnaître que ces enfans

  1. Seneca. Consol. ad HeIv., c. VI
  2. Colonia est nudum instrumentum populi mittentis et migrat non ut cives esse desinant, sed ut alibi habitent ; indèque manent sub protestate et imperio mittentium. (COCCEIUS.)