Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/54

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


— Ça ne valait pas vingt sous.

— Je l’ai pensé ; mais ils sont si bêtes, ces Anglais ! Si bien qu’arrivés au Jardin, voilà qu’il nous part deux chamois : un hasard ; mais c’est égal, l’Anglais était très content. — Pardieu, dit-il, voilà deux petites bêtes que je paierais bien mille francs la pièce, rendues à mon parc. — On peut vous en conduire deux à moins que ça. — Vraiment ? dit-il. — Parole d’honneur ! — Eh bien ! voila mon adresse à Londres. Si tu m’amènes deux chamois vivans, je ne me dédis pas. — Tope ! que je lui réponds. — Veux-tu que je te fasse un engagement ? — Tapez dans la main, ça suffit. — Effectivement, voilà tout ce qui en a été dit. Seulement, en me quittant, au bout de trois jours, il me donna 100 francs au lieu de 27. Vous savez, 9 francs par jour, c’est le prix pour un homme et un mulet. À propos de mulet, vous vous rappelez Dur-au-Trot ? il est ici.

— Bah I je vous plains, si vous êtes venu dessus.

— Ah ! je le loue aux voyageurs ; mais je ne le monte jamais. Je ne m’en sers qu’à la voiture. Si bien qu’à ce printemps je me suis souvenu de mon Anglais ; et comme je connais à peu près tous les repaires, je n’ai pas été long-temps à mettre la main sur deux chamosseaux superbes, un mâle et une femelle : ils étaient gros comme le poing ; ils ne voyaient pas clair ; on leur a donné à téter avec un biberon, comme à des enfans ; c’est offenser Dieu, ma parole ! c’est ma fille qui les a nourris. À propos, vous savez bien ma fille, elle était grosse ; elle est accouchée : on m’attend pour faire le baptême. Si bien que quand mes chamois ont eu trois mois, j’avais toujours l’adresse de mon Anglais ; je dis à ma femme : Faut que j’aille à Londres. Je vous demande un peu si elle était saisie ! — Qu’est-ce que tu vas faire à Londres ? — Livrer ma marchandise : ces deux bêtes-là, ça vaut 2,000 francs ! — Tu es en ribotte, qu’elle me dit ; c’est son mot. Je la laisse dire ; je m’en vas dans la cour ; j’arrange une vieille cage ; je tire la charrette du hangard ; j’entre dans l’écurie ; je dis à Dur-au-Trot : En voilà un bout de chemin que nous allons faire ! Je mets mes chamois dans la cage, la cage dans la charrette, la charrette au derrière de Dur-au-Trot ; je demande au maître d’école le chemin de Londres : il me dit que quand je serai à Sallanche, je n’ai qu’à tourner à droite ; quand je serai à Lyon, qu’à prendre à gauche, et qu’à Paris, le premier commissionnaire venu m’indiquera ma route. Effectivement, à