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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/538

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de l’habiller autrement, et d’en faciliter la digestion au bon public. A présent je n’en suis plus à Jacques, et au lieu d’arriver à un troisième état de l’ame, je retombe au premier. Eh quoi! ma période de parti pris n’arrivera-t-elle pas? Oh! si j’y arrive, vous verrez, mes amis, quels profonds philosophes, quels antiques stoïciens, quels ermites à barbe blanche se promèneront à travers mes romans! quelles pesantes dissertations, quels magnifiques plaidoyers, quelles superbes condamnations, quels pieux sermons découleront de ma plume! comme je vous demanderai pardon d’avoir été jeune et malheureuse, comme je vous prônerai la sainte sagesse des vieillards, et les joies calmes de l’égoïsme! que personne ne s’avise plus d’être malheureux dans ce temps-là, car aussitôt je me mettrai à l’ouvrage, et j’écrirai trois mains de papier pour lui prouver qu’il est un sot et un lâche, et que, quant à moi, je suis parfaitement heureuse. Je serai aussi fausse, aussi bouffie, aussi froide, aussi inutile que Trenmor, type dont je me suis moquée plus que tout le monde, et avant tout le monde ; mais ils n’ont pas compris cela. Ils n’ont pas vu que, mettant diverses passions ou diverses opinions sous des traits humains, et étant forcée par la logique de faire paraître aussi la raison humaine, je l’avais été chercher au bagne, et qu’après l’avoir plantée comme une potence au milieu des autres bavards, j’en avais tiré à la fin un grand bâton blanc, qui s’en va vers les champs de l’avenir, chevauché par les follets?

Tu me demandes (je t’entends) si c’est une comédie que ce livre que tu as lu si sérieusement, toi véritable Trenmor de force et de vertu, qui sais penser tout ce que le mien sait dire, et faire tout ce que le mien sait indiquer. — Je te répondrai que oui et que non, selon les jours. Il y eut des nuits de recueillement, de douleur austère, de résignation enthousiaste, où j’écrivis de fort belles phrases de bonne foi. Il y eut des matinées de fatigue, d’insomnie, de colère, où je me moquai de la veille et où je pensai tous les blasphèmes que j’écrivis. Il y eut des après-midi d’humeur ironique et facétieuse, où, échappant comme aujourd’hui au pédantisme des donneurs de consolations, je me plus à faire Trenmor le philosophe, plus creux qu’une gourde, et plus impossible que le bonheur. Ce livre, si mauvais et si bon, si vrai et si faux, si sérieux et si railleur, est bien certainement le plus profondément, le plus douloureusement, le plus âcrement senti, que cervelle en démence ait