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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/534

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en ces jours de puritanisme juvénile ; mais si les passions ou la fatigue, ou la douleur ou l’amour, ont souvent engourdi ou détourné ce bras qui se flattait d’être toujours tendu aux fables et aux infortunés ; si cette sévérité farouche et prudente envers les méchans s’est souvent laissé tromper par un jugement facile à égarer, par un cœur facile à séduire, pourtant je n’ai commis aucune action, admis aucun principe, caressé aucun vice qui m’ait fait sortir du chemin de la justice ; j’y ai marché lentement, je m’y suis arrêtée plus d’une fois, j’y ai perdu bien des peines et bien du temps à poursuivre des fantômes. Mais l’instinct, la nécessité d’obéir à ma nature ont toujours retenu mes pieds sur la route d’ivoire, et si je ne suis pas encore le juste que je voulais être, rien dans le passé ne s’oppose à ce que je le devienne ; c’est dans le pré- sent que gît un obstacle semblable à une montagne écroulée : cet obstacle, c’est le désespoir.

Et pourquoi ce spectre livide est-il venu étendre sur moi ses membres lourds et glacés? Pourquoi l’amertume est-elle entrée si avant dans mon cœur, que tous les biens, toutes les consolations que ma raison admet, mon instinct les repousse? D’où vient que je te disais l’autre soir dans le jardin, l’ame pénétrée d’une sombre superstition : — Il y a dans la nature je ne sais quelle voix qui me crie de partout, du sein de l’herbe et de celui du feuillage, de l’écho et de l’horizon, du ciel et de la terre, des étoiles et des fleurs, et du soleil et des ténèbres, et de la lune et de l’aurore, et du regard même de mes amis : Va-t-en, ta nos plus rien à faire ici.

C’est peut-être parce que j’ai eu l’ambition d’un grand cœur et la sensibilité d’un faible esprit ; c’est parce que je me suis imposé le caractère du juste dans des proportions trop antiques, et que je n’ai pu défendre mon cerveau des puériles misères de ces temps-ci. J’avais dit : Je ferai ceci, et je serai calme ; je l’ai fait, et je suis restée agitée. — J’avais dit encore : Je braverai ces écueils et ne frémirai pas ; je les ai bravés, et j’en suis sortie pâle d’épouvante. — J’avais dit enfin : J’obtiendrai ces biens, et je m’en contenterai ; je les ai obtenus, et ils ne me suffisent pas. J’ai fait assez passablement mon devoir ; mais j’ai trouvé la peine plus amère, et le bonheur moins doux que je ne les avais rêvés. Pourquoi la vérité, au lieu de se montrer comme elle est, grande, maigre, nue et terrible, se fait-elle riante, belle et fleurie pour apparaître aux enfans dans leurs songes?