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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/530

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mes pauvres enfans, formés de mon sang et nourris de mon lait, se retourneront peut-être pour me dire : — Vous nous égarez ; vous voulez nous perdre avec vous ! N’êtes-vous pas infortunée, rebutée, calomniée ! Qu’avez-vous rapporté de ces luttes inégales, de ces duels fanfarons avec la coutume et la croyance ? Laissez-nous faire comme les autres ; laissez-nous recueillir les avantages de ce monde facile et tolérant ; laissez-nous commettre ces mille petites lâchetés qui achètent le repos et le bien-être parmi les hommes. Ne nous parlez plus de vertus austères et inconnues, que les hommes appellent folie, et qui ne mènent qu’à l’isolement ou au suicide.

Voilà ce qu’ils me diront. Ou bien si, par tendresse ou disposition naturelle, ils m’écoutent et me croient, où les conduirai-je ? Dans quels abîmes irons-nous donc nous précipiter tous les trois ? car nous serons trois sur la terre et pas un avec ! Que leur répondrai-je, s’ils viennent me dire : — Oui, la vie est insupportable dans un monde ainsi fait ; mourons ensemble. Montrez-nous le chemin de Bernica, ou le lac de Sténio, ou les glaciers de Jacques !

Ce n’est pas que, dans mon orgueil, je veuille dire que je suis seule de mon avis en ce monde par excès de grandeur et de raison. Non, je suis un être plein d’erreurs et de faiblesses, et les plus sombres voiles d’ignorance et de légèreté couvrent les plus brillans éclairs de mon ame. Je suis seule à force de désenchantemens et d’illusions perdues. Ces illusions ont été grossières ; mais qui ne les a eues ? Elles ont été brisées ; qui n’a vu de même tomber les siennes en poussière ? Mais je m’en étais fait une, particulière, vaste, belle, comme était mon ante aux premières années de la vie, au sortir de l’adolescence. Celle-là, dans une femme, était un sceau de fatalité éternelle, un arrêt de mort. Mais cela demanderait de plus longs développemens et une sorte de récit de ma jeunesse. Je te le ferai quelque jour.

Quand tu commences à t’endormir, pense à moi ; pense à cette heure de minuit où les étoiles étaient si blanches, l’air si doucement humide, les allées si sombres ; pense à cette route sablée, bordée de thym et d’arbrisseaux, que nous avons parcourue ensemble cent fois dans une demi-heure, et dans laquelle nous avons échangé de si tristes confidences, de si saintes promesses ! A cette heure-là, dors tranquille, après m’avoir envoyé une bénédiction et un adieu. Moi, je t’écrirai pendant ce temps, et je n’aurai pas perdu ces