Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/493

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


lion s’est retiré du champ de bataille, mais il s’appuie encore sur la poignée du glaive, et regarde sans s’effrayer les faisceaux de lances de ses ennemis. Je ne crois pas qu’aucun voyageur visite sérieusement la Hollande sans rendre justice à l’énergie opiniâtre et à l’esprit de persévérance qui la distinguent entre tous les autres peuples. C’est qu’elle n’a pas eu seulement à exercer cette énergie dans ses guerres avec les autres nations, ou dans des époques de désastres accidentels. La nature l’a traitée avec rigueur, la nature est entrée ici en lutte avec l’homme, et n’a cédé qu’à la force. L’élément qui est la principale source de richesse des Hollandais, est en même temps pour eux une cause continuelle de calamités. L’eau qui se répand dans leurs canaux, le fleuve qui baigne leurs prairies, la mer qui attend leurs navires, sont autant d’ennemis implacables contre lesquels on élève des remparts, comme on en élève ailleurs contre les invasions d’une armée. Dans la plus grande partie de la Hollande, le sol est au-dessous de l’eau ; les canaux dominent la surface de la plaine, et le peuple se retranche derrière ses digues pour échapper à l’inondation. Sans cesse il faut veiller sur ces digues, car sans cesse le fleuve les mine, sans cesse la mer tente de rompre ses entraves, ou couvre d’un banc de sable le champ du pécheur. C’est un combat continuel où l’homme et l’élément avide se disputent le terrain pied à pied ; c’est à qui en cédera le moins, à qui en obtiendra le plus. Malheureusement, l’homme est souvent le plus faible. L’eau sape les fondemens de sa demeure, l’eau convertit en lac son jardin, l’eau pénètre toujours plus avant. C’est un affreux spectacle que celui d’une de ces inondations comme il en arrive presque chaque année, quand par un accident imprévu une digne vient à se rompre. Soudain l’alarme se répand à travers les campagnes, le tocsin sonne, le peuple s’assemble à la hâte. Hommes, femmes, enfans, tout le monde accourt avec des pelles, des haches, des faisceaux de pieux. On amasse des matériaux, on se met à l’œuvre, on travaille le jour à l’ardeur du soleil, la nuit à la lueur des flambeaux, jusqu’à ce que le fleuve pressé par tant d’efforts, dompté par tant de bras, se retire dans son lit, et de ses vagues mugissantes semble menacer encore ceux qui l’ont vaincu.

Or, partout où l’homme se trouve ainsi en lutte continuelle avec les élémens, ce qui se développe particulièrement en lui, c’est la patience et l’opiniâtreté de caractère. C’est ainsi que les peuples du nord sont plus ingénieux et plus défians que ceux du midi, car la nature les met sans cesse à l’épreuve et les trompe si souvent. Le caractère distinctif des Hollandais, c’est l’amour du travail, la persévérance ; leur devise est bien cette ancienne devise des stathouders : Je maintiendrai ! et l’esprit calme, tenace, peu éclatant, mais inflexible de Guillaume le taciturne, représente, on ne peut mieux, l’esprit général de toute la nation.