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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/477

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dont il faisait partie ; mais la nécessité le voulait, et elle a réduit au silence la juste douleur de M. de Broglie.

Le célèbre Bentham, qui a renversé tant d’idées admises jusqu’à lui, en économie politique et en législation, avait tout réduit à la doctrine de l’utilité. Selon Bentham, il fallait rayer du code des nations tous les droits naturels et imprescriptibles, attendu, dit-il dans ses Principes de législation, qu’on ne peut raisonner avec des forcenés qui se targuent d’un droit que chacun d’eux entend à sa façon. Dans ce système, Bentham évalue tout selon le gain qui doit en revenir, et d’après lui, quand la somme des gains de toute espèce, que fait une nation, dépasse la somme de ses pertes et de ses dommages, cette nation est bien gouvernée, et à coup sûr la morale est satisfaite. M de Broglie s’est abstenu, jusqu’à ce jour, de donner la clé de sa philosophie politique, et vous voyez, monsieur, la peine que nous avons à la trouver. Ne serait-il pas le disciple secret de l’auteur des Principes de législation et la nécessité n’a-t-elle pas été tout bonnement empruntée à l’utilité du vieux Jérémie Bentham, devant qui tout disparaît, droits naturels, droits acquis, comme disparaissaient les vœux devant ce dieu romain, qui déliait les sermons. À ce compte, la philosophie de M. de Broglie rentrerait dans les premières idées de l’école doctrinaire ; sa nécessité ou son utilité, prise d’un certain point de vue, serait tout simplement le pape de M. de Maistre, ce qui signifie un pouvoir suprême ou absolu quelconque, homme ou principe, il n’importe, et nous aurions enfin trouvé, entre M. de Broglie et ses amis politiques, l’unité que nous cherchons.

Car l’école doctrinaire a débuté, vous le savez bien, monsieur, par le principe de l’aristocratie et peut-être par le principe du despotisme. En 1814, M. Royer-Collard et M. Guizot en étaient là, du moins. Lisez les premiers écrits de M. Guizot, voyez ses premiers projets de loi, anonymes, il est vrai, et lisez les discours que fit en ce temps-là M. Royer-Collard. Tout cela est identique. Je n’ai rien à dire de M. de Broglie. M. de Broglie était à peine né à la vie politique ; en 1815, il parla pour la libre défense des accusés ; mais c’était un principe philantropique qui pouvait très bien s’allier aux idées d’aristocratie, sinon de pouvoir absolu. D’ailleurs, M. de Broglie avait servi Napoléon ; il avait administré pour un despote l’Illyrie et une province d’Espagne ; et l’exposition de ses