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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/473

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le maniement des affaires, tout ce qui fait qu’on débute comme l’assemblée constituante, et qu’on finit comme le directoire, ou si les temps sont meilleurs comme le consulat et l’empire, et alors, selon qu’on est Pombal ou Mazarin, Canning ou Villèle, le cœur se brise ou se bronze, ainsi que disait Chamfort ; le ministère devient la critique amère de la vie politique qui l’a précédé, et ceux qui ne prennent part à rien et qui regardent, crient à l’apostasie et à l’abjuration ! Hélas ! il faut bien le dire à ceux qui ne le savent pas encore, et qui croient naïvement qu’ils échapperont à cette toi commune, l’entrée aux affaires d’un homme qui a prêché la liberté et la réforme, est toujours plus ou moins une apostasie. Heureux et dignes de l’être ceux qui n’abandonnent pas leurs principes et qui ne font que les modifier, qui ne cèdent qu’aux nécessités du pouvoir et non aux caprices et aux entraînemens de la force, et qui ne se révoltent pas effrontément contre leur vie passée ! Souffrez donc, monsieur, que je ne tourne pas contre M. de Broglie ses discours à la chambre des pairs pendant les quinze années de la restauration, et que je ne m’en fasse pas une arme contre lui ; car M. de Broglie est un de ces hommes dont je vous parle maintenant, qui pleurent sincèrement leur jeunesse politique, et qui voudraient bien retrouver, au milieu des jours sombres du pouvoir, le soleil éclipsé du printemps. Croyez-moi, n’augmentons pas les douleurs du supplice qu’endure M. de Broglie, depuis que cette ame droite s’est dit qu’elle en demandait trop aux ministres qu’elle combattait autrefois, depuis qu’elle s’est avouée son insuffisance à faire monter avec elle au pouvoir les principes qu’elle avait protégés. Ce serait une cruauté bien inutile que d’ajouter au trouble qui s’est emparé de l’ancien défenseur de Ney, de l’accusateur du ministère qui, en 1810, réprimait les émeutes le sabre à la main, de l’homme juste qui s’est vu contraint de se livrer à son propre blâme d’autrefois, et d’encourir la condamnation qu’il avait prononcée sur d’autres. Quel sort que celui-là pour un homme de doctrines qui formulait déjà dès son enfance la vie entière comme un théorème, et qui résistait à toutes les impressions pour ne pas déranger l’édifice géométrique de sa morale et de sa philosophie ! Nous l’avons vu réduit à venir à la tribune avouer l’insuffisance de ses principes, les rejeter comme de faibles réseaux, et proclamer l’empire absolu de la nécessité comme le dernier terme de la sagesse d’un