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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/460

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petite ou grande, monotone ou agitée, l’homme peut atteindre, l’enfant peut être amené à un développement intérieur à peu près semblable, à la même rectitude, la même délicatesse, la même élévation dans les sentimens et dans les pensées ; que l’ame humaine enfin porte en elle de quoi suffire à toutes les chances, à toutes les combinaisons de la condition humaine, et qu’il ne s’agit que de lui révéler le secret de ses forces, et de lui en enseigner l’emploi. » Comment Mme Guizot, de raison un peu ironique, d’habitudes d’esprit un peu dédaigneuses qu’elle était, se trouva-t-elle conduite si vite et si directement à cette idée plénière de véritable démocratie humaine ? Comment en fit-elle l’inspiration unique et vive de tous ses ouvrages qui suivirent ? Elle était devenue mère. Son sentiment filial avait été très ardent, très pieux ; son amour maternel fut au-delà de tout, comme d’une personne mariée tard, s’attachant d’une force sans pareille à un fils qu’elle n’avait pas espéré, et sur lequel, selon l’heureuse expression d’un père, elle a laissé toute son empreinte. Ses ouvrages sur l’éducation furent donc à ses yeux un acte d’amour et de devoir maternel ; dans la préface des Lettres de Famille, elle n’a pu se contenir sur ce cher intérêt, comme elle l’appelle. Avant d’être mère, elle travaillait, elle écrivait pour soutenir sa mère, mais c’était tout. Elle pouvait douter de l’action de la vérité et de la raison parmi le monde ; elle voyait le mal, le ridicule, la sottise, et n’espérait guère. Une fois mère, elle conçut le besoin de croire à l’avenir meilleur, à l’homme perfectible, aux vertus des générations contemporaines de son enfant. Elle comptait médiocrement sur l’homme, elle ne vit de moyen de l’améliorer que par l’enfance et se mit à l’œuvre sans plus tarder. Ceux qui ne sont ni mère ni père, et qui n’ont pas la foi pure et simple du catéchisme, s’ils savent un peu le monde et la vie, arrivés à trente ans, sont bien embarrassés souvent en face de l’enfance. Que lui dire, à cet être charmant et rieur, mais ayant le germe des défauts déjà ? Comment l’initier par degrés à la vie, l’éclairer sans le troubler, le laisser heureux sans le tromper ? On fait alors, si l’on est sensible, comme Gray qui, revoyant le collège d’Eton et les jeux des générations folâtres, se dit après avoir souri d’abord à leurs ébats et se les être décrits complaisamment :

Hélas ! devant la bergerie,
Agneaux déjà marqués du feu,