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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/457

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jusqu’à elle ; s’ils voyaient au milieu de tout cela un travail sans attrait pour l’esprit et sans dédommagement pour l’amour-propre, alors je leur permettrais de dire ce qu’ils en pensent, et de penser, si cela leur convenait, que je l’ai entrepris pour mon plaisir. — Qu’ils ne songent pourtant pas à m’en plaindre, cela serait aussi déraisonnable que de m’en blâmer :

Ce que j’ai fait, Abner, j’ai cru le devoir faire ;

Je le crois encore et ne vois pas de raison pour m’affliger maintenant des inconvéniens que j’ai prévus d’abord sans m’en effrayer. Vous savez avec quelle joie je m’y suis soumise, et dans quelle espérance ; vous m’avez peut-être vue même les envisager avec quelque fierté, en prenant une résolution dont ces inconvéniens faisaient le seul mérite. Eh bien ! rien n’est changé ; pourquoi mes sentimens le seraient-ils ? etc., etc., » Voilà bien la femme saintement pénétrée des idées de devoir et de travail, telle que la société nouvelle de plus en plus la réclame, telle que Mme Guizot sera toute sa vie ; sortie des salons oisifs et polis du XVIIIe siècle, et l’exemple de la femme forte, sensée, appliquée, dans le premier rang de la classe moyenne.

C’est dans le cours de cette longue collaboration au Publiciste qu’eut lieu un incident souvent raconté, presque romanesque, autant du moins qu’il était possible entre personnes d’ordre et d’intelligence, et qui eut des conséquences souveraines sur la destinée de Mlle de Meulan. Au mois de mars 1807, sous le coup de nouvelles douleurs domestiques, et dans un grand dérangement de santé, elle se vit forcée d’interrompre un moment son travail ; mais une lettre arrive, qui lui offre des articles qu’on tâchera de rendre dignes d’elle durant tout le temps de l’interruption. L’auteur de la lettre non signée, et des articles qu’après quelque première difficulté, elle agréa avec reconnaissance, était M. Guizot Très jeune, obscur encore, il avait entendu parler à M. Suard de Mlle de Meulan, de sa situation, et il avait écrit. On trouve en effet, dans le Publiciste de ces mois, un certain nombre d’articles de mélanges, de littérature et de théâtre, signés F. Cette circonstance singulière lia bientôt ces deux esprits éminens, beaucoup plus que le rapport assez inégal des âges, et même le désaccord des opinions, ne l’eussent probablement permis sans cela. M. Guizot arrivait dans le monde avec