Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/445

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


de se défaire, le héros d’ailleurs étant lui-même assez volage et très irrésolu. La situation, qui semble d’abord piquante, se prolonge beaucoup trop et devient froide. L’enjouement qui persiste et revient perpétuellement sur lui-même a quelque chose d’obscur et de concerté ; mais pour avoir eu l’idée de faire un sujet de roman de ce guignon, en grande partie imputable au calendrier républicain et à l’imbroglio des décadi, primidi, etc., etc. ; pour s’être complu à ce cadre de petite ville de province, où figurent des personnages assez gracieux, mais nullement héroïques, des fâcheux, des coquettes, des irrésolus, il fallait obéir à un tour d’esprit, décidément original dans cet âge de jeunesse, à un sentiment prononcé des ridicules, des désaccords, des inconvéniens : ainsi Despréaux débutait par une satire sur les embarras de Paris. On relèverait aisément dans les Contradictions, qu’on pourrait aussi bien intituler les Contrariétés, un certain nombre de jolies remarques sur les gens qui font les nécessaires, sur les personnes dénigrantes. Voici un trait bien fin sur les évasions qu’on se fait à soi-même dans les cas difficiles : « Je ne sais, dit le héros du roman, si tout le monde est comme moi, mais quand je me suis long-temps occupé d’un projet qui m’intéresse beaucoup, quand la difficulté que je trouve à en tirer parti m’a contraint à le retourner en différens sens, je me refroidis et n’attache plus aucun prix à la chose à laquelle l’instant d’auparavant je croyais n’en pouvoir trop mettre. » Et ailleurs : « Comme il arrive toujours lorsqu’on est occupé d’un projet si peu important qu’il puisse être, j’oubliai pour un instant tous mes chagrins. » Que dirait de mieux un ironique de quarante-cinq ans, retiré du monde ? Ce qu’on appelle rêverie et mélancolie ne s’entrevoit nulle part ; mais il y a un touchant chapitre de l’Écu de six francs qui rappelle tout-à-fait un chapitre à la Sterne écrit par Mlle de Lespinasse. Henriette, qui finit par remplacer Charlotte dans le cœur du héros, petite personne de vingt-quatre ans, assez grasse et très fraîche, a du charme ; la fragile Charlotte est drôle, et non pas sans agrément. Ce héros qui a si peu de passion, légèrement bizarre comme un original de La Bruyère, et qui rêve une nuit si plaisamment qu’il va en épouser quatre, devient tendre à la fin quand il éclate en pleurs aux pieds d’Henriette [1].

  1. Mme Guizot aimait à raconter que quand, jeune fille, elle essaya ce premier roman, elle s’étudia, pour qu’il réussît, à imiter certains traits de l’esprit du temps, quelques-uns même dont son innocence parfaite soupçonnait au plus la valeur. Elle les ajoutait à mesure qu’ils lui venaient à l’esprit, et sans scrupule, en se disant : c’est pour ma mère ! - « Si j’avais soupçonné plus, ajoutait-elle en racontant cela, j’aurais mis bien davantage, tant je me répétais avec confiance : c’est pour ma mère ! Cette agréable explication n’empêche pas le tour d’esprit général des Contradictions d’être d’instinct et non d’emprunt, naturel chez l’auteur et non fait exprès.