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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/443

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rappelle qu’imparfaitement Werther, que j’ai lu dans ma jeunesse, » écrit-elle après quelques années, et il devait en être ainsi de bien des lectures qui ont le plus de prise sur les jeunes ames et durant lesquelles la sienne ne réagissait pas. Aux approches de la révolution, le mouvement commença de lui venir ; elle mettait de l’intérêt aux choses, au triomphe des opinions, qui, dans ce premier développement de 87 et de 89, étaient les siennes et celles du monde qui l’entourait. Mais les divisions ne tardèrent pas de se produire, et les secousses croissantes déjouèrent presque aussitôt ce premier entrain de son ame. L’impression générale que lui laissa la révolution fut celle d’un affreux spectacle qui blessait toutes ses affections et ses habitudes, quoique plutôt dans le sens de ses opinions. Peut-être il tint à cela qu’elle n’ait pas eu plus de jeunesse. Ces deux idées contradictoires en présence lui posaient une sorte d’énigme oppressante et douloureuse. Sa raison approuvait et se révoltait à la fois dans une même cause. Ainsi s’aiguisait en cette passe étroite un esprit que nous allons voir sortir de là ferme, mordant, incisif, très sensible aux désaccords, allant droit au réel et le détachant nettement en vives découpures.

C’est aussi dans la même épreuve que cette ame sérieuse se trempait à la vertu. La mort de son père dès 90, la ruine de sa famille, le séjour forcé à Passy et les réflexions sans trêve durant l’hiver dur de 94 à 95, concentrèrent sur le malheur des siens toutes ses puissances morales, et son énergie se déclara. C’est dans ce long hiver qu’un jour, en dessinant, elle conçut le soupçon, nous dit M. de Rémusat, qu’elle pourrait bien avoir de l’esprit [1]. L’idée qu’il y aurait moyen de se servir de cet esprit un jour, pour subvenir à des gênes sacrées, dut mouiller à l’instant ses yeux de nobles larmes. Elle lut davantage ; elle lisait lentement ; son esprit fécond et réfléchi, dès les premières pages d’un livre, allait volontiers à ses propres pensées suscitées en foule par celles de l’auteur. Elle savait l’anglais et s’y fortifia ; cette langue nette, sensée, énergique, lui devint familière comme la sienne propre. D’anciens amis de sa famille, MM. Suard et De Vaines, l’encouragèrent à de premiers

  1. Nous évitons de reproduire diverses particularités qu’on aime à trouver dans la notice de M. de Rémusat, tracée avec ce talent délié à la fois et élevé qu’on lui connaît, et dont il n’est que trop avare.